• L'héritage de l'Azur : Chapitre II

     

    Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

     

    L'héritage de l'Azur ©

     

    Les vapeurs du torrent enveloppaient la citée d’une écharpe de gouttelettes fines et froides. Les voiles de l’aube formaient une voûte de brouillard si dense que seule une part infime de la lumière du jour se faufilait à travers. Partout dans le temple, l’eau s’écoulait doucement le long des visages grimaçants des statues divines, ruisselait entre les galets pavant la cour intérieure et s’agrippait au feuillage persistant des arbres millénaires qui y trônaient. Des demeures alentour, aucun son ne s’échappait. Les portes massives en bois laqué de vermillon étaient closes et les gardiens de céramique veillaient, agrippés aux tuiles des toits relevés.

    Il était encore bien tôt. Yâo dormait paisiblement près de son frère et sa sœur dans un grand lit sous une épaisse couverture de laine tissée aux couleurs vives qui lui remontait jusque sur le nez. Une tenture était pendue devant l’alcôve où ils dormaient, les séparant de la couche de leurs parents. Au pied du lit, le petit poêle à charbon finissait sa nuit et sa tiédeur bienfaisante faisait place au froid humide comme chaque matin.

    Soudain, brisant les derniers rêves du jeune garçon, les cloches d’alerte résonnèrent à travers les brumes de la cité. Le cor des géantes de bronze retentissait, pétrifiant les songes inachevés. Chaque gong se propageait en ondes furieuses venant frapper violement la porte de chaque maison endormie. Leur écho lourd et grave ébranla toute la cité dans un tremblement de peur rugissant, écrasant les poitrines, oppressant les cœurs. Yâo se redressa dans son lit, ses cheveux noirs en bataille, le visage encore bouffi de sommeil, ses paupières bridées et lourdes, refusant de s’ouvrir. Cet éveil brutal lui arracha un long bâillement alors que sa mère soulevait la tenture et se précipitait vers eux. D’un geste rapide elle lui secoua les épaules lui faisant signe de s’occuper de son cadet et enveloppa sa petite sœur dans un châle. Yâo avait compris qu’il devait faire vite. Tirant son petit frère grognon du lit, il lui jeta son gilet de laine noircie sur les épaules et l’aida à se chausser après avoir fait de même. Prenant sa main, Yâo l’entraina dans les pas de leur mère.

    Près du foyer, le père terminait tout juste de nouer ses braies et enfilait une grande veste de cuir doublée de fourrure. Il saisit son fusil qu’il chargea avant de se précipiter, invitant d’un geste sévère toute la famille à le suivre dans la cour. Yâo vit que son père avait les même yeux vifs et sourcils froncés que lorsque lui ou son frère avait fait une bêtise. Mais la main qu’il posa sur la tête de son fils avant de lui emboiter le pas rassura le jeune garçon. Son père semblait en colère et soucieux mais ce n’était pas de leur faute. Le frère de Yâo se frottait les yeux demandant à sa mère ce qu’il se passait mais elle ne lui répondit pas.

    Yâo saisi cependant ce qu’elle chuchota à son époux, serrant sa petite sœur contre son sein.

    « Cela fait des années… Crois-tu vraiment que l’oracle…? »

    Le père du garçon avait levé la main, intimant le silence à sa femme.

    « Ecoutes ! » dit-il.

    Comme s’il y avait autre chose à entendre que ces maudites cloches.

    Ils traversèrent en hâte la petite cour de leur logis et s’engagèrent dans le passage étroit que le mur d’honneur formait avec la porte d’entrée.

    Une fois dehors, Yâo s’aperçu que les autres occupants de la cité avaient fait de même que lui et ses parents. Tous étaient sortis de chez eux, les hommes à peine accoutrés, l’arme au poing et le sac de poudre à la ceinture. Tous se dirigeaient dans la même direction, foulant les galets glissants à travers les venelles étroites, sous les portiques des demeures, grossissant pas à pas le flot d’habitants à mesure qu’ils se rapprochaient de la grande place devant le temple. C’était le cœur de la cité, situé au milieu du grand pic central sur lequel elle avait été construite et s’agrippait défiant le vide depuis des siècles. Autour gravitaient les autres sommets qui, au fil des décennies, s’étaient peuplés et que de nombreuses passerelles reliaient les uns aux autres.

    La réverbération assourdissante des cloches s’estompait doucement, laissant leur timbre profond s’évanouir vers les pics enneigés. Yâo ne comprenait pas ce qui se passait. Même près de ses parents il se sentait perdu. Le son de ces cloches signifiait la destruction probable de la cité, mais jamais elles n’avaient retenti de son vivant.

    Un silence pesant suivi, ou plus rien ni personne ne bougea. Chacun scrutant le ciel, entre les méandres de brume bleutée. Les sabres dressés, les fusils prêts à tirer leur charge. Tous les hommes, y compris son père, étaient sur le qui-vive, mais rien ne venait.

    Quelques murmures s’élevèrent ici et là parmi la foule.

    « Fausse alerte ? » chuchotait l’un.

    « La vigie a trop bu ma parole ! » marmonnait un autre.

    Mais si certains cherchaient à se rassurer, Yâo sentait monter l’angoisse. Ce calme qui régnait à présent n’avait rien de naturel. On n’entendait même plus le grand fleuve qui serpentait dans le creux de la gorge quelques centaines de mètres plus bas. Même lui semblait s’effacer.

    Yâo frémit. Instinctivement il pressa la main de son frère dans la sienne. Tout le monde paraissait attendre une ultime résonance. Le jeune garçon la sentait grandir en lui, susurrant à ses oreilles qu’il était trop tard, que le trépas était déjà sur tous.

    D’un instant à l’autre on l’entendrait. Un grondement de tempête, un cri qui glace le sang…

    Un appel que seule la mort pouvait lancer.  ©

     

    à suivre...

      

     Chapitre II

     

     

     

     

     Les Gardiens.

     

     

     


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