• L'héritage de l'Azur : Chapitre VI

    Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

     

    L'héritage de l'Azur ©

      

     « Où est-elle ? »

    Yâo sursauta. Le poing de Toräl s’était abattu sur la table avec fracas finissant de terroriser le jeune garçon qui se tortillait les doigts d’angoisse depuis que le chef de la tribu leur avait demandé, à lui et son père, de se présenter en sa demeure. Le père du garçon posa une main ferme et rassurante sur l’épaule de son fils.

    « Seigneur, croyez moi si Yâo vous dit qu’il ignore où se trouve votre fille, c’est la vérité. »

    « Comment cela serait-il possible ? » lança Toräl giflant l’air d’un geste impatient.

    « Ils passent leur temps ensemble. Il sait forcément quelque chose ! » 

    Le chef des Changü s’approcha du garçon tremblant qui n’osait regarder autre chose que ses pieds. Toräl lui releva le menton du doigt, l’obligeant à affronter son regard empli de colère. Yâo senti les larmes lui monter aux yeux. Incapable de parler, il ne pouvait que voire les lèvres du chef se pincer de rage face à son silence timoré.

    « Ne t’as-t-elle pas au moins dit vers quel endroit elle comptait encore baguenauder cette fois ? »

    Yâo secoua la tête sans mot dire, signifiant encore qu’il ignorait tout de ce que Naïta avait projeté aujourd’hui, même s’il était vrai que c’était la première fois qu’elle lui cachait quelque chose. Toräl se détourna de l’enfant et prit un ton menaçant.

    « Tu sais ce qu’il en coûte de me mentir mon garçon ! Et si j’apprends…»

    « Laissez donc cet enfant tranquille Toräl ! Il ne sait rien de l’escapade de Naïta. Par contre moi je peux vous dire où elle se trouve. »

    Les poings de Toräl se serrèrent. Le maître des prières ne se lassait décidément pas de le ridiculiser devant la grande tribu, remettant continuellement en cause son autorité. Son calme constant, même devant les colères du chef, était insupportable. Le chaman se tenait sur le pas de la porte de la demeure de Toräl avec, comme toujours, son bâton à la main où pendaient des chapelets de pierres dont le cliquetis avait le don d’agacer passablement le chef. Au moins l’entendait-on arriver avant qu’il n’ait besoin de se présenter ! Toräl délaissa le pauvre Yâo dont les jambes flageolantes ne le soutenaient plus, pour s’avancer vers le chaman.

    Le vieil homme resta impassible à son approche. Le chef de la cité portait haute sa fierté sur ses larges épaules. Ses yeux noirs, profondément emplis de suspicion, trahissaient trop souvent son caractère buté. Cela n’enlevait rien à son courage et à sa volonté de protéger les siens, mais la patience et la compassion lui étaient malheureusement inconnues.

    Toräl domina le chaman de toute sa hauteur, le dépassant d’au moins deux têtes. Le torse bombé derrière son plastron de cuir bouilli, il baissa les yeux vers lui comme sur un vulgaire insecte et demanda :

    "Alors vous savez où se trouve ma fille ? Et pourquoi ne pas être venu m’avertir plus tôt ? Depuis quand le savez vous ? Quand vous l’a-t-elle dit?"

    Le chaman leva une main pour mettre fin à ce flot de questions inutiles.

    « Du calme Toräl. Ta fille ne risque rien… Mais elle ne m’a rien dit. Je devine simplement où elle a pu aller, c’est tout. »

    Toräl leva un sourcil perplexe et délaissa le respect verbal qu’il devait au maître des prières.

    « Tu devines ? Mais comment peux-tu en être sûr ? »

    « Fais moi confiance. Elle ne va pas tarder à revenir parmi nous. Inutile de partir à sa recherche. »

    Toräl lui tourna le dos.

    « Ce n’était pas mon intention de toutes façons ! »

    Le chaman se rembrunit mais il entra tout de même dans la demeure faisant signe à Yâo et son père de prendre congé. Tandis qu’ils sortaient, le vieil homme alla s’asseoir dans un coin de la pièce. L’atmosphère y était aussi froide que l’accueil du chef de la cité. Le mobilier sommaire se réduisait à une grande table où Toräl étalait ses cartes des sommets et tenait les comptes. Une large chaise noire aux accoudoirs et dossier sculptés de nuages lui faisait face et une riche armoire laquée d’or et de cinabre habillait un seul des quatre murs où les pinceaux étaient suspendus au-dessus des pierres et des bâtons d’encre. De nombreux rouleaux de parchemins y étaient aussi soigneusement rangés. Toräl n’avait pas daigné ériger d’autel dédié aux ancêtres dans sa salle de travail. Aucune lumière de bougie, aucune fumée d’encens n’émanait de nul part pour répandre son parfum apaisant dans cette pièce. Chose qui n’aurait pas été vaine pour calmer les humeurs du chef.

    Le maître des prières, résigné, reprit la parole.

    « Je me doutais bien que tu ne comptais pas partir à sa recherche… »

    « Bien sûr que non !... Cette gamine est intenable ! »

    Un sourire imperceptible s’esquissa dans la barbe du maître des prières. Il fallait bien donner raison à Toräl sur ce point.

    « Elle met en danger toute la cité à n’en faire qu’à sa tête. Tant pis pour elle. Elle devra en assumer les conséquences. Mais cette fois il vaudrait mieux pour elle qu’elle ne revienne pas ! »

    Le chaman posa un regard soucieux sur le père de Naïta. 

    « La colère altère tes paroles Toräl… » Tempéra-t-il.

    « Elle n’altère rien ! » explosa Toräl, le visage écarlate. Il se tourna vers la fenêtre qui était derrière lui. Dehors les habitants de la cité s’affairaient aux derniers préparatifs. Les uns pour la fuite, les autres pour la défense. Toräl reprit, insistant à chaque syllabe.

    « J’avais formellement interdis à Naïta de sortir de la cité et de s’en éloigner seule et sans mon consentement… Non seulement elle m’a désobéi mais en plus elle nous fait prendre un risque considérable. »

    Il poussa un soupir, esquissant un rictus désabusé. 

    « Lorsque j’ai entendu l’Arcane, je n’ai pas réfléchi, pensant avant tout à préserver la cité du danger. Mais quand je me suis rendu compte que Naïta n’était pas parmi nous, j’ai compris que cette enfant n’était pas étrangère à ce qui venait de se produire. »

    Le chaman leva vers Toräl un regard interloqué. 

    « Qu’est-ce qui te fais penser une chose pareille ? Cette enfant n’a… » 

    « Cette enfant n’est pas comme nous ! »

    Le vieil homme, fatigué de cette rengaine, baissa la tête et ses épaules s’affaissèrent.

    « Oh… Non Toräl, pas encore. Pourquoi ne veux-tu pas entendre?... Ta fille ne risque rien et ne nuis en aucune façon à notre cité. Tu es en colère contre elle, soit. Mais aucun danger ne nous menace. Ni elle, ni l’Arcane.»  Assurât-il fermement. Toräl se tourna vers lui.

    « Ah ! Nous y voilà… Mais comment peux-tu en être certain ? » Lançât le père de la fillette avec un sourire narquois.

    Le vieil homme était si calme et si sûr de lui en toute circonstance que Toräl ne savait plus quoi faire pour le décontenancer. Son regard ne trahissait pas son grand âge. Ses yeux clairs et vifs semblaient tout voir et même observer jusqu’au fond de l’âme. Rien ne lui échappait.

    « Cette bête n’a rien d’un fléau. » affirmât-il lisant les pensées du chef des Changü.

    « L’arcane est une entité divine. Il ne nous fera aucun mal. Nous n’avons jamais eu à souffrir de ses apparitions et n’avons aucune raison de fuir devant lui. » 

    Toräl s’avançât vers lui.

    « Je t’en pris, cesse de me prendre pour un idiot ! Si tu dis vrai, que fait-il ici ? Pourquoi est-il passé si près de la cité ? Où est-il allé ? »

    Le chaman le regarda droit dans les yeux sans répondre. Toräl n’en fut pas décontenancé pour autant et se penchant un peu plus vers lui il ajouta,

    « Même si cela fait des années, tu sais comme moi que ce n’est pas la première fois que cela arrive, n’est-ce pas ? Oses me dire que tu n’y a pas songé un instant ! »

    Le maître des prières gardait le silence, laissant Toräl aller au bout de sa pensée. Le chef se redressa.

    « Tu sais que j’ai raison… Le simple fait que tu saches où Naïta se trouve ne me rassure pas, bien au contraire. La sérénité dont tu fais preuve me laisse penser que tu en sais plus que ce que tu veux bien me livrer. »

     Toräl se détourna de lui et alla s’asseoir sur son siège de bois noir, scrutant les cartes sur la table.

    « Et que dit l’Oracle ? Y a-t-il quelque chose à faire pour qu’il quitte nos terres ? »

    Le chaman baissa le regard. Toräl senti qu’il avait abordé un point délicat. « L’Oracle ne dit rien pour le moment. Mais… »

    « Alors nous ne sommes sûrs de rien et dans le doute je préfère mettre mon peuple à l’abri. Je dois protéger la cité ! Quant à Naïta, ce sera le cachot. Cette enfant m’a fait perdre assez de temps. Si l’Azur souhaite son retour, elle sera punie comme il se doit et surtout comme bon me semblera. Est-ce clair ?! » 

    Les deux hommes s’affrontèrent du regard puis au bout de quelques instants, le chaman se releva dans un soupir, prenant appui sur son bâton.

    « Comme tu voudras Toräl, mais je te conseille tout de même d’écouter ce que ta fille aura à dire pour sa défense. »

    Le chef se leva, lui tournant le dos il répliqua, sarcastique :

    « Si elle revient ! »

    Le vieil homme marqua un temps d’arrêt sur le seuil avant de s’éclipser sans rien ajouter. Il n’y avait rien à ajouter. Toräl était définitivement borné et dans son fort intérieur, le chaman se prit à souhaiter que l’enfant ne remette pas les pieds dans la cité.

    Mais il savait très bien que Naïta ne tarderait plus. ©

     

     à suivre...

    L'héritage de l'Azur : Chapitre VI

     

     

     

     

     

    Canne du Chaman.  

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :