• L'héritage de l'Azur : Chapitre VII


    Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

     

     

    L'héritage de l'Azur ©

     

    La porte de bois ferré du cachot s’était refermée sur les protestations de Naïta. La fillette avait fini par cesser de geindre pour ruminer sa contrariété puisque personne ne daignait l’écouter.

    A peine avait-elle fait un pas dans la cité, après avoir franchi la grande passerelle, qu’elle s’était aussitôt retrouvée encadrée par deux colosses qui l’avait empoignée sans ménagement. Des hommes de son père qu’elle connaissait et qui l’attendaient de pied ferme depuis qu’on avait constaté sa disparition. Naïta était resté calme et docile, ne faisant preuve d’aucune résistance se sachant en tord. Mais elle avait vite changé d’attitude lorsqu’elle avait compris qu’on la menait droit au temple et non à son père. Même si la perspective de lui faire face n’était pas des plus réjouissantes, Naïta voulait plus que tout parler à son père et lui faire part de sa rencontre avec l’Azur et de sa découverte. C’était important. Tout le monde devait savoir.

    Ce n’était pas sans une certaine fierté et toute exaltée qu’elle avait dévalé la pente sur le chemin du retour, enorgueillie des précieuses informations dont elle était porteuse. Mais voilà qu’aux portes de la ville elle trouvait celle-ci déserte et se faisait mener au temple, vide lui aussi, pour y être enfermée comme une criminelle. Ses geôliers qui étaient restés sourds à ses tentatives pour les amadouer n’avaient pas desserré les dents une seule fois et s’étaient évanouis dans l’air après l’avoir enfermée à double tour.

    Ayant crié pendant un moment l’injustice dont elle était victime en meurtrissant ses poings sur la porte de sa prison, elle s’était finalement assise sur la planche couverte d’un lambeau de laine rapiécée qui lui servait de couche.

    La cellule était exiguë et si haute qu’on se serait cru au fond d’un puits. La fillette pouvait à peine s’allonger ou tout juste en chien de fusil. Le nez près d’un pot en terre cuite dans lequel les excréments du dernier occupant distillaient encore une odeur pestilentielle. Cette fois-ci son père n’avait eu aucune pitié. Ce qui inquiétait Naïta c’était de ne pas savoir combien de temps il comptait la laisser moisir dans ce trou humide et sombre.

    Ce n’était pas la première fois qu’elle était punie par l’isolement et la mise au jeûne. Mais on ne l’avait encore jamais enfermée dans une cellule basse. Jusqu’ici elle n’avait connu que la solitude et la méditation forcée dans de petites pièces attenantes à la cour intérieure du temple qui comportaient une fenêtre étroite et élevée d’où l’on ne pouvait voir que le ciel. Cependant elle laissait entrer assez de lumière pour éclairer les murs de pierres froides mais sèches. Chacune de ces pièces étaient pourvue d’une table basse, d’un tabouret à l’assise incurvée et d’une paillasse au confort sommaire mais dont la dureté n’égalait en rien celle de la planche du cachot. Les cellules basses se trouvaient quant à elles, sous le temple. Accessibles par une trappe dans la seconde cour, derrière la Porte Lune, un escalier taillé dans le roc menait dans une ombre crasseuse et moite. Un soupirail creusé près de la voûte laissait à peine entrer l’air et un timide filet de lumière. Les parois suintaient une eau saumâtre et une algue gluante s’étalait dans les coins et sur le sol. La brume venue du fleuve venait croupir ici tout comme les infortunés occupants qu’on y jetait.

    Il devenait de plus en plus difficile de se réchauffer et de respirer. Naïta s’était emmitouflée dans sa pèlerine remontant un pan de laine sur son visage pour éviter de suffoquer. Elle entreprît de briser la planche en deux ce qui s’avéra simple tant elle était vermoulue. Elle posa une partie sur le mur pour s’y adosser et s’assis sur l’autre morceau en tailleur.

    Elle avait fermé les yeux et contrôlait maintenant parfaitement sa respiration, disparaissant sous son capuchon lorsqu’elle entendit des pas. Quelqu’un descendait prudemment les marches à pic et glissantes de l’escalier. La fillette ouvrit un œil et tendit l’oreille. Elle était prête à simuler un profond sommeil lorsqu’elle entrevît en haut de la lourde porte, le dessus du crâne de son visiteur entre les barreaux rouillés de l’étroite ouverture de garde.

    « Maître ! » s’écria-t-elle en se levant d’un bond.

    La main du chaman se présenta entre les barreaux et Naïta saisi ce que le vieil homme lui tendait. Une petite bourse de cuir nouée.

    «Ce sont des graines de Nigelle. Cela te permettras d’hydrater ton corps et de mieux supporter l’abstinence de nourriture pendant quelque temps.» 

    «Merci Maître… Quelque temps? Savez vous quand je pourrais sortir?» 

    « Je l’ignore mon enfant. Il semble que tu ai définitivement contrarié ton père. J’ai bien tenté de lui parler mais tu le connais aussi bien que moi, il ne veut rien entendre, du moins pour le moment. » 

    « Mais je dois le voir ! »  

    « Je crains malheureusement qu’il te faille attendre et faire preuve d’une grande patience Naïta. Nous allons devoir laisser couler l’eau du fleuve pendant plusieurs jours avant d’espérer un signe de Toräl. » 

    Naïta poussa un long soupir en s’adossant à la porte. A travers l’épaisseur du bois elle pouvait ressentir l’aura bienfaitrice du maître des prières.

    « Et vous Maître ?! Vous ne pouvez pas me libérer ? »

    « Ah ma pauvre enfant, je me demande justement ce qui est encore en mon pouvoir ici. Le temple s’est vidé et même si j’ai décidé de rester je n’ai ni le droit ni les moyens de te faire sortir d’ici. J’estime que ta place n’est pas celle-ci même si il est certain qu’une punition s’imposait ! »

    Sur ces dernières paroles Naïta senti l’ombre d’un reproche. Bien sûr elle avait mal agi. Mais sa désobéissance pouvait s’avérer être une aubaine cette fois.

    « Maître… J’ai vu l’Azur ! »

    A ces mots elle sentit le chaman se redresser derrière la porte.

    « Que dis-tu ? » 

    « J’ai vu l’Azur… Il volait dans le soleil droit vers moi. J’ai d’abord cru à une vision mais il était comme un grand nuage. Il s’est posé près de la pointe du destin, il m’a vu mais lorsque j’ai prié l’Arcane de me protéger il a cessé de me tourmenter et il est parti. »

    La fillette avait parlé d’un jet, encore animée de ce qu’elle avait vécu dans la montagne. Il y eu un silence et le chaman demanda d’une voix tremblante comme doutant de ce qu’il venait d’entendre. 

    « Tu as vu l’Arcane ? »

    _____________

      

    Les jours qui suivirent furent interminables pour Naïta. L’Arcane n’ayant pas reparu, les habitants de la cité avaient peu à peu regagné leur logis même si la grotte de la gorge avait été aménagée pour les accueillir en cas d’une nouvelle alerte.

    Le chaman avait une fois de plus tenté de raisonner Toräl mais ce dernier semblait décidé à ne plus se soucier du sort de sa fille. La fillette avait reçu la visite de sa mère puis de Yâo en compagnie du maître. L’ami de Naïta n’avait pas été d’un grand réconfort tremblant de froid et de peur à la vue des gardiens de la cellule. Le chef de la cité avait placé ses hommes dans les boyaux du temple afin d’être sûr que personne ne nourrisse la fillette à son insu.

    Puis les visites furent interdites. C’était un coup de trop porté au cœur de Naïta. L’apaisement que lui apportait le maître des prières lui était également retiré. Petit à petit le châtiment accomplissait son œuvre. L’enfant se désespérait. L’isolement était une chose, la faim en était une autre. Même si elle avait toujours les précieuses graines que le chaman lui avait donné, la privation qu’elle subissait commençait à s’emparer de son esprit. De douloureuses contractions avaient envahis son ventre au fil des jours, puis de violentes brûlures lui rongeaient les entrailles comme si tout son être en manque se dévorait lui-même pour subsister. Son corps entier souffrait et s’amaigrissait. Naïta sentait ses forces l’abandonner. Elle avait de plus en plus de mal à se mouvoir et ne pouvait se lever sans être prise de vertiges.

    Elle en venait à ne plus savoir pourquoi elle était là et dans ses pensées, la vision de l’Azur se brouillait comme un vague souvenir qu’elle ne parvenait pas à retenir. Seul restait cet œil en colère qui la fixait sans ciller. Elle s’éveillait parfois au milieu des ténèbres et pleurait en silence. Elle ne voulait pas que les gardes l’entendent. Pour rien au monde elle n’aurait fait ce plaisir à son père.

    Une nuit, elle rappelât à elle l’image de l’Arcane, suppliant le seigneur du ciel de venir la chercher. Le lendemain, malgré sa faiblesse, Naïta était réveillée à l’aube par des cris, des tirs de fusils mais surtout par un énorme tremblement qui ébranlât toute la muraille sous le temple. Cela durât un moment avant qu’elle prenne conscience de ce qui se passait au-dehors. Elle se redressât et comprît en entendant l’énorme grognement qui fît résonner les murs de sa cellule. Une ombre passa devant le soupirail et la fillette se colla à la porte.

    Il était là ! L’azur était dehors, agrippé à la paroi rocheuse qu’il entamait de ses griffes acérées. Soudain le soupirail s’agrandît et plusieurs blocs de pierre tombèrent le long du cachot aux pieds de l’enfant, manquant de l'écraser. Naïta hurla et décuplant ses dernières forces, frappât de tout son maigre poids sur la porte, implorant qu’on vienne lui ouvrir. Des larmes tièdes mouraient sur ses joues glacées. La vision troublée et les lèvres tremblantes, l'enfant hagarde et paralysée senti quelque chose réchauffer sa poitrine. Mais elle n'y prêta pas plus attention qu'à ses jambes qui cédaient maintenant sous son maigre poids. Elle suppliait toujours, même si ses cris n’étaient plus que des murmures enroués, quand elle senti, sous les appels et le fracas de la roche brisée, une présence derrière elle. La sensation lui fût si pesante qu’elle eut peur de se retourner. Un souffle, une main prête à la toucher, prête à se poser sur son épaule grelottante d’angoisse. Naïta entendait des cris derrière la porte. Quelque chose frappait, des clés s’échinaient dans des serrures qui ne voulaient pas d’elles, des voix s’élevaient les unes contre les autres. Les paroles du Maître réclamaient que l’on fasse au plus vite.

    Mais Naïta sentait tout ce vacarme s’éloigner de plus en plus, son esprit se fermait peu à peu au monde extérieur. Tout n’était plus que résonnance lointaine et sa poitrine se réchauffait encore. Peut-être était-ce la fin. Peut-être était-ce ainsi… Mourir. Jamais elle n’aurait imaginé cela de cette façon. Mais contre toute attente, cela n’était pas douloureux. Au contraire. La fillette sentait tout son corps libéré de ses douleurs et crispations. Un courant tiède la parcourait et une lumière douce et dorée brillait derrière elle. Lentement, elle se retourna. Son visage creusé de fatigue et de faim s’illumina pourtant face à la vision qui s’offrait à elle. Au milieu du cachot s’était formé une image de brume, alimentée par un long serpent de nuage qui descendait par le soupirail le long de la paroi. Les volutes qui tournoyaient autour, comme jouant entre elles, étaient semblables à celles qui s’étaient approchées de l’enfant lorsqu’elle s’était réfugiée sous la plateforme de la pointe du Destin.

    Mais ce n’était pas l’œil de l’Azur que Naïta avait devant elle cette fois, et tandis que sa poitrine se réchauffait de plus en plus, la fillette distingua le visage d’une femme. Elle avait des yeux et un sourire si doux qu’on l’aurait cru gardienne de toute la tendresse du monde. Délicatement, elle prenait forme, se sculptant dans le voile de vapeur dansante. Assise en lotus, elle était coiffée d’une tiare haute qui couronnait son front en un diadème d'or étincelant. Ses cheveux noirs étaient parsemés de longues mèches laiteuses, pareilles aux pans de son riche vêtement qui flottait autour d’elle. Sur ses épaules reposait un reptile aux yeux perçants et au corps couvert de plumes.

    On aurait dit une princesse des temps anciens. Son regard empli de bonté enveloppait Naïta d’un sentiment de bien-être intense. Sans doute était-ce une de ces grandes prêtresses bienfaisantes qui viennent vous chercher afin de vous guider vers l’autre monde. Un sourire se dessina sur le visage de la fillette et l’apparition tendit la main vers sa joue encore humide de ses pleurs passés. Naïta goûta la douceur de cette brume à l’apparence d’une caresse lorsqu’elle se sentit tomber en arrière. En un éclair tout redevint sombre et froid. De nouveau sa chair transie la faisait souffrir et les sons autour d’elle se répercutaient comme le tonnerre dans son pauvre crâne.

    C’est le chaman qui retint son corps frêle et affaibli dans ses bras. Naïta perçût de nouveau sa chaleur qui l’avait quitté depuis longtemps et se laissa aller contre son sauveur. Le grondement du monstre s’évanouit au moment où elle perdait connaissance, emportée par son maître loin de sa geôle et de ses cauchemars. 

     _____________

     

    Tout cela n’était qu’un rêve… Jamais elle n’était allée dans la montagne. Jamais elle n’était tombée au fond du cachot. Jamais elle n’avait vu l’Arcane dieu du ciel et cette chimère de nuages. Jamais.

    Mais dans ce cas où était-elle à présent et pourquoi ses membres lui faisaient-ils affreusement mal ? On relevait sa tête et un liquide chaud teinté de miel coulait le long de sa gorge, distillant ses bienfaits et sa chaleur dans tout son corps. Un corps fragile, incapable de bouger. Endolori et tendu de toute part, refusant encore de se lover dans le moelleux du lit et de l’épaisse couverture où il se trouvait. Puis elle entendit vaguement des voix lointaines comme dans le creux d’une coquille de rivière. Des bruits de pas résonnèrent sur les dalles et on s’activa un moment autour d’elle puis plus rien. Le calme était revenu.

    Naïta ne sentait plus qu’une présence auprès de son lit, celle du chaman mais elle ignorait ce qu’il faisait. Elle aurait voulu ouvrir les yeux, tendre une main mais elle n’y parvenait pas. Quand la main osseuse mais douce du maître se posa sur son front et ses paupières closes, Naïta se senti mieux. Ce contact suffisait à apaiser ses tensions.

    Soudain elle sentit une vibration. Un son grave et pénétrant qui envahissait l’espace autour d’elle. La fillette ressentit de légers picotements au bout des doigts et des pieds, puis ses jambes lui semblèrent plus légères, suivi de son buste qui s’ouvrait et enfin sa tête qui se souleva légèrement. Naïta senti un courant frais mais agréable la traverser toute entière. Des pieds à la tête un flux paraissait emporter tout le poids de son corps vers ailleurs pour ne laisser que son enveloppe.

    Tout doucement, tandis que la note vibratoire poursuivait sans faillir, le corps de Naïta se souleva. Elle se senti quitter le lit, la couverture glissa de ses jambes et la main du chaman parcouru son visage, son buste, ses jambes, ses pieds puis revint vers le crâne en passant par le dos. Sa main courait au-dessus de la peau sans la toucher. C’était à peine un frôlement qui pourtant redonnait vie à son être en lui insufflant force et vigueur. La fillette, malgré sa position peu anodine, n’avait plus peur. Elle se sentait en sécurité dans cette bulle de douceur, à l’intérieur de cette porte du ciel que le maître avait ouvert pour elle.

    Après ce rituel de guérison dont elle n’aurait su évaluer la durée, Naïta senti son corps regagner le lit et s’endormit profondément sans qu’aucune douleur ne vienne la torturer. ©

    à suivre...

    Chapitre VII  

     

     

     

    La "Porte Lune".

     

     


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