• L'héritage de l'Azur : Chapitre X

    Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

     

     L'héritage de l'Azur ©

     

    Naïta terminait de nouer son chignon traditionnellement maintenu avec son peigne de jade comme le faisait sa mère ainsi que toutes les femmes Changü. Mais sur ces gestes perpétrés des centaines de fois et presque automatiques, elle ne parvenait pas à lisser sa chevelure de jais et perdait patience. Sa main était crispée, ses doigts fébriles, et quelque chose bouillonnait en elle. La fillette n’arrivait pas à croire ce qu’elle avait entendu quelques minutes plus tôt.

    Son ami Yâo qui lui avait rendu visite lui avait rapporté les bribes d’une conversation qu’il avait surprise entre le chaman et Daïa, la mère de Naïta. Pour une fois, la discrétion excessive du garçon lui avait été utile. Venant simplement voir si son amie était rentrée chez elle, il n’avait pas osé se présenter sur le seuil de la demeure en percevant la voix du chaman. Puis à force d’entendre il s’était mis à écouter de plus en plus attentivement jusqu’à se sentir porteur d’un formidable secret. Après le départ du maître des prières, lorsque Daïa l’avait entendu il était sorti de l’ombre et s’était approché comme si de rien n’était. La mère de Naïta lui avait dis qu’il trouverait sa fille au temple car elle n’était pas encore rentrée. Sur ce, le jeune garçon avait prit ses jambes à son cou pour venir avertir son amie.

    Vraisemblablement le mystérieux médaillon avait le pouvoir d’appeler l’Arcane et le chaman et Daïa avaient, d’un commun accord, décidé qu’il ne serait pas rendu à la fillette. Naïta comprenait mieux à présent cette présence ressentie sur sa poitrine et cette douce chaleur perçue à chaque approche de l’Azur. Le bijou lui apparaissait encore plus indispensable à présent. Mais une chose la plongeait dans une terrible colère mêlée d’un profond chagrin. Quelques instants avant que Yâo ne vienne lui révéler la vérité, elle avait vu le chaman. De retour au temple, le maître des prières ne lui avait pas caché son entrevue avec sa mère mais il lui avait annoncé que personne n’avait retrouvé son médaillon et qu’on ignorait où il pouvait se trouver. Naïta en avait conclu qu’elle l’avait peut-être égaré dans le cachot. Sans doute était-il resté enfoui sous les décombres de la paroi que l’Azur avait détruite. Dans ce cas, impossible de le récupérer. Et voilà qu’à présent elle apprenait que sa mère le portait de nouveau sur son sein. Mais pourquoi lui en avait-elle fait cadeau dans ce cas ? Pourquoi le chaman lui avait-il menti ? Le maître des prières avait toujours affirmé que l’Azur ne voulait aucun mal aux habitants de la cité. Se mettait-il à avoir peur lui aussi ? Comme sa mère. Comme son père. Tous avaient peur mais ce qui mettait Naïta en rage était qu’apparemment personne ne lui faisait confiance. Le maître n’avait pas eu l’honnêteté de lui expliquer ce qu’il avait conclu à propos du médaillon de Cinabre. La fillette aurait pu comprendre. Elle avait toujours écouté le vieil homme et lui avait constamment obéi. S’il ne l’avait pas traité comme une enfant et s’il avait bien voulu lui donner les raisons de ne pas lui rendre le bijou, Naïta n’aurait pas insisté. Mais puisqu’ils avaient préféré l’évincer de leurs petites manigances, elle ne se laisserait pas berner plus longtemps et allait de ce pas reprendre ce qui lui revenait de droit.

    Elle avait enfin réussi à nouer sa longue chevelure et le reflet que lui renvoyait le miroir d'hématite polie la surprit malgré elle. Sans y avoir prêté attention au début, elle prenait subitement conscience que ses traits avaient changés. Elle semblait avoir vieilli. Sans doute était-ce une illusion due à sa colère, sa fatigue et les derniers évènements qui l’avaient marqués. Mais dans son regard insistant elle avait l’impression de discerner quelqu’un d’autre derrière le masque de son visage. Quelqu’un ou quelque chose de sombre. Une force qui s’intensifiait et prenait sa source dans la frustration que Naïta ressentait. Son image, découpée dans les multiples éclats de la pierre noire, était fière. Et même si des larmes faisaient briller ses yeux, elle relevait dignement le menton se défiant elle-même.

    Après tout elle n’était pas responsable de ce changement en elle. Elle n’aurait pas eu l’idée d’agir comme elle s’y apprêtait si on ne lui avait pas menti. D’ailleurs ne lui avait-on pas menti depuis toujours ? Plongeant dans le reflet de ses yeux bleus, Naïta sentait sa tête tourner pour mieux brasser le mélange de ses souvenirs. Tout paraissait si confus à présent. Elle ne savait plus comment distinguer la vérité du mensonge.

    Depuis des années on ne cessait de lui signifier sa différence, avec dureté ou bienveillance selon les cas. Son père y avait fait maintes fois allusion mais avait évité d’en dire plus lorsque la fillette avait voulu savoir. Sa mère ne disait rien et son silence s’était traduit en honte pour Naïta. Oui, sa mère avait sûrement honte d’avoir mise au monde une enfant aux yeux bleus, impétueuse et désobéissante. Car depuis des siècles, les Changü n’avait jamais eu à compter au sein de leur peuple une personne aux yeux d’azur comme les siens. Toräl avait longtemps prié dans le temple après sa naissance, espérant sans doute que cette teinte inhabituelle dans le regard de sa fille, s’effacerait avec le temps. Mais au fil des ans, le chef de la cité des nuages n’avait plus mis un pied dans le temple tandis que le chaman affirmait à l’enfant qu’elle bénéficiait certainement d’un don rare car ses yeux bleus étaient l’apanage du peuple des Anciens. Les fresques qui les représentaient dans le temple le prouvaient bien. Naïta avait passé des heures entières à admirer ses peintures murales où elle pouvait contempler les seuls êtres qui lui étaient semblables mais qui hélas, avaient tous disparus.

    A force d’entendre qu’elle était unique, la fille du chef, de surcroît sa seule enfant, avait prie son rôle d’héritière très à cœur. Malgré les rumeurs, les messes basses et les sarcasmes des autres enfants ou de certains adultes, Naïta avait placé toute sa confiance dans la seule personne qui semblait croire en elle et qui lui apprenait tant de choses. Très tôt dans l’esprit de la fillette un sentiment, une intuition avait germé, lui assurant que son apprentissage était vital et qu’il pourrait la sauver de tous les mauvais pas. Cette pensée persistante avait fait de l’enfant une disciple habile et passionnée, avide de connaissances.

    Ses facultés au maniement des Cóngs, la facilité déconcertante avec laquelle elle avait appris les multiples signes qui ornaient les pierres de prières, son besoin d’espace et de découverte, toujours loin de la cité, et le lien exceptionnel qu’elle entretenait avec la montagne. Son indépendance qu’elle assumait parfaitement. Toutes ses qualités avaient fait d’elle un enfant pleine de promesses et d’espoirs pour le chaman.

    Mais que signifiaient ces espoirs si dès lors qu’une chose extraordinaire se produisait on la lui retirait. Qu’attendait-on d’elle finalement ? Le vieil homme ne l’avait-il pas bercée d’illusions jusqu’à ce jour ? Maintenant que la situation lui échappait, il se révélait aussi faux que les autres.

    Naïta abandonna son double et quitta la salle de méditation où elle était resté alitée depuis sa sortie du cachot. Sur le seuil elle enfila ses chausses de laine et une veste de peau. Le froid était sec en ce jour et les nuages, qui avaient bien voulu se retirer, laissaient place aux rayons bienfaisants du Soleil qui inondaient la cours du temple. Cette lumière donnait à l’air environnant un parfum d’aventure. C’était une de ces journées que Naïta aurait choisie pour une des ses escapades en montagne. Des senteurs de neiges éternelles, de pins, de roche et de sous-bois se mêlaient divinement pour l’inviter à leur rendre visite. Mais la fillette avait une autre priorité cette fois. Elle devait éviter de se faire voir. Heureusement à la mi-journée, le temple était presque désert et le chaman consultait l’oracle dans la vaste salle des prières. La voie était libre. La fillette se faufila le long du mur d’enceinte jusqu’à la grande porte et s’éclipsa sans un bruit.

     

    Au même moment, la main fébrile du maître des prières ramassait pour la énième fois les pierres de l’oracle qui se trouvaient éparpillées devant lui. Chacune de couleur, de forme et de taille différente. Chacune porteuse d’une parole précise. Une question était posée à l’oracle et selon la lune, les heures, la position des étoiles et la course des astres, la place des pierres, jetées dans le cercle et le carré gravés au sol, donnait des réponses.

    « Lù biǎo yú tú,

    Kōng biǎo yú kuí,

    Cuǐ bì yú tā de mìng yùn,

    Xīng biǎo nǎi míng tiān. » 

    Les interprétations pouvaient être multiples pour un novice, mais pour un érudit comme le chaman, une seule réponse sage se profilait dans le langage des cristaux. Seulement aujourd’hui, les pierres se moquaient des questions. Leur réponse était infailliblement la même à chaque demande du vieil homme. Même si il sollicitait l’oracle à propos de Naïta, il avait d’abord trouvé étrange de ne pouvoir déchiffrer qu’une seule forme dans le message qui lui était donné. Puis ce fut le même ensuite, puis encore et encore. Le maître n’avait aucune opportunité pour saisir autre chose que ce qu’il lisait indéfiniment à chaque image que lui renvoyaient les pierres. Plus il insistait pour deviner une vision différente, plus la réponse paraissait limpide et indéfectible. Elle semblait inchangeable, telle un avertissement. Comme pour lui dire : ‘‘Ne cherches plus… Nous savons que tu ne veux pas voir cette issue, mais elle est pourtant celle que cette enfant doit suivre… Son destin est lié à celui de l’Azur. Elle doit le rejoindre.’’

    Il était vrai que le chaman ne voulait pas croire à cet aboutissement. Pourtant il devait s’avouer qu’il y croyait depuis le jour même de la naissance de Naïta. Mais il n’avait pas imaginé les choses dans les circonstances qui se profilaient à l’instant. Etait-il responsable de l’avenir de cette petite à présent ? Avait-il eu tord de la sauver pour la plonger dans un autre tourment ? Etait-il coupable de l’avoir précipiter vers ce destin ? Non décidément rien de tout cela n’était possible. Pas ainsi ! Pas maintenant ! Alors d’un geste incertain le maître des prières relançât les pierres. Une dernière fois.

     

    à suivre...

    L'héritage de l'Azur : Chapitre X

     

     

     

    Pierres divinatoires.

     


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