• L'héritage de l'Azur : Chapitre XI

     Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

      

     L'héritage de l'Azur ©

     

    Daïa avait été surprise de voir rentrer sa fille aussi vite. À peine quelques heures après la visite du maître des prières. Mais peu lui importait, elle était si heureuse de pouvoir à nouveau la serrer dans ses bras.

    Naïta pourtant semblait détachée de toute tendresse et la chaleur que sa mère lui connaissait était absente. La fillette s’écarta trop tôt de l’étreinte de Daïa et lui demanda :

    « Rendez le moi . » 

    La jeune femme resta décontenancée face à sa fille dont le regard paraissait vidé de toute expression. Son enfant ne la regardait même pas. Une lueur obsessionnelle brillait dans les yeux de Naïta rivés sur le médaillon que Daïa portait. Scrutant le vêtement, devinant le Cinabre à travers les étoffes.

    La mère de la fillette en fut saisie. L’insistance et la détermination de Naïta étaient angoissantes. Le chaman avait raison, le bijou était réellement lié à elle. Au point que Daïa se sentait presque repoussée par lui, écrasant son buste d’un souffle froid et irritant sa nuque tant il se faisait lourd tout à coup. La jeune femme ignorait ce qu’elle devait faire devant cette enfant qui n’était plus la sienne et qui la terrorisait par son attitude oppressante. Tremblante, elle recula et Naïta leva enfin les yeux vers sa mère.

    « Mā ! S’il vous plaît… Je dois le reprendre. » 

    Daïa, le teint livide, porta la main à sa poitrine.

    « As-tu parlé avec le Maître ? » 

    Naïta hocha la tête en signe d'acquiescement.

    Daïa prise par le doute, fronça ses fins sourcils et affronta le regard bleu perçant de sa fille.

    « Est-ce lui qui t’as dit de le reprendre ? » 

    La fillette lui offrit une muette affirmation, égale à la première.

    Ce manque de paroles claires déplaisait à Daïa, mais d’un autre côté, plus les secondes s’écoulaient, plus ce maudit médaillon se métamorphosait en plomb et l’obligeait maintenant à courber les épaules sans soulagement.

    Le chaman avait peut-être changé d’opinion après en avoir parlé avec Naïta. La jeune femme n’avait aucune raison de ne pas croire sa fille. Aussi, c’est avec un grand soulagement que Daïa déboutonna sa veste de soie brodée puis son ‘‘ruqun’’ en lin pour découvrir le petit disque de pierre rouge. Un éclair passa dans les yeux de Naïta, n’échappant pas à sa mère. Mais le Cinabre lui semblait si lourd qu’elle doutait presque de pouvoir l’enlever un jour de son cou si elle ne le retirait pas immédiatement. Elle le tendit à sa fille qui s’en saisi d’un geste fulgurant. La jeune femme eut à peine le temps de rajuster sa tenue que le médaillon des Anciens avait déjà glissé autour du cou de Naïta. Même si son inquiétude perdurait, Daïa se sentait soulagée.

    Dès l’instant ou le bijou toucha sa peau, la fillette retrouva figure humaine et sa mère put de nouveau la voir sans être étreinte d’une peur étrange. Naïta regarda sa mère et lui sourit.

    « C’est mieux ainsi. » 

    Daïa acquiesçât.

    « Il n’y a rien à craindre. Il viendra seulement si je fais appel à lui. » 

    La mère de la fillette réprima un frisson.

    « Dans ce cas tu ne dois pas l’appeler Naïta ! » 

    Naïta cessa d’admirer son pendentif et fulmina.

    « Je sais très bien ce que je dois faire ! » Cracha-t-elle.

    Daïa cru un instant voir son époux tant cette rage lui était familière venant de lui autant qu’inhabituelle venant de sa fille. La jeune femme eut une pensée pour Toräl. Cet homme robuste et vaillant n’avait pas toujours été dur et irascible. Daïa avait connu un être tendre, patient et enjoué. Amoureux de son épouse il l’avait été jusqu’au jour de la naissance de Naïta. Dès lors quelque chose c’était brisé en lui. Trop de choses c’étaient accumulées sur ses épaules et dans son cœur. L’azur dans le regard unique de sa fille. La certitude de ne plus avoir d’héritier après elle. La venue de l’Arcane lorsqu’elle avait vu le jour. C’était plus que ce que pouvait accepter le chef des Changü. Son visage s’était fermé peu à peu et son affection envers Daïa s’était réduite en peau de chagrin au point de délaisser la couche conjugale. Malgré tous les efforts de celle-ci, son infécondité et la tare de sa fille l'avaient plongée dans la plus profonde des solitudes. Elle n’avait cependant pas pu en vouloir à Toräl, se rendant coupable de tous ses maux. Il avait beau avoir prétendu le contraire pendant toutes ces années, il en voulait à sa fille et le lui avait fait payer en lui refusant l’amour qu’il aurait donné sans retenue à d’autres si les circonstances avaient été différentes. Il s’était toujours montré si dur avec elle que Daïa n’avait pu y remédier qu’en comblant de toutes ses forces le manque qui se lisait dans les yeux de sa fille, et que son père refusait de voir.

    Mais cette irritation soudaine était nouvelle chez Naïta.

    « Ne te mets pas en colère voyons. Je ne fais que t’avertir du danger que cela pourrait entrainer pour la cité. » 

    Naïta se radoucit.

    « Mais vous n’avez pas à avoir peur Mā. L’Azur n’est pas dangereux pour la cité. Et puisque ce médaillon me confère le pouvoir de lui parler je pourrais être le premier chef Changü à savoir faire appel à lui. » 

    Daïa considéra sa fille, dubitative.

    « Chef Changü ?... Mais enfin Naïta c’est impossible ! » 

    La fillette releva fièrement le menton.

    « Pourquoi ? » 

    Daïa posa une main affectueuse sur l’épaule sa fille.

    « Tu ne peux pas Naïta. Tu es une femme. Les femmes ne sont ni chef, ni chaman dans notre peuple. C’est ainsi. »

    Naïta dégagea son épaule et défia sa mère.

    « Alors je ne suis plus une femme ! »

    Daïa soupira. Sa fille cherchait sa place depuis toujours dans cette tribu sans jamais la trouver. Et, même elle, n’avait pas su la préparer à autre chose que ce qu’elle s’imaginait. Lisant dans les pensées de sa mère, Naïta ne lui laissa pas le temps de parler. 

    « Père n’a pas d’autre successeur que moi. C’est à moi d’hériter de son titre… Sinon qui ? »

    Daïa Sa mère ne savait plus que répondre. 

    « Le meilleur de ses hommes sans doute. Il le choisira pour prendre sa suite. Naïta tu dois comprendre… » 

    « Mais ce n’est pas juste ! C’est moi, sa fille qu’il doit désigner. Je suis sa fille !... J’ai suivi tous les enseignements du maître pour en être digne. J’ai fais tout mon possible pour qu’il soit fière de moi. »

    Daïa sentit venir les larmes. Elle ne voyait plus sa fille qu’à travers un voile nébuleux.

    « Personne n’a le don des Anciens comme moi. Personne ne peut appeler l’Arcane comme moi. Je vais le refaire pour lui prouver que je suis capable de diriger un jour la cité même si je suis une fille ! » 

    Daïa s’agenouilla devant la fillette et lui empoigna les épaules.

    « Non écoutes moi mon enfant. Tu ne dois pas faire ça. Tu n’as rien à prouver à personne. Mais si tu fais venir ce monstre sur la cité, ton père sera furieux. »

    Naïta releva les yeux sur sa mère. Les larmes perlaient aux coins de ses paupières. Daïa sentait que sa fille voyait ses derniers espoirs lui échapper. Elle n’avait pas été assez attentive aux rêves insensés que la fillette nourrissait depuis trop longtemps. 

    « Il le sera oui… Comme à son habitude. Comme toujours il a été. Je ne l’ai jamais connu autrement qu’ainsi d’ailleurs. Furieux, empli de colère, d’impatience et d’agacement. Il n’a toujours su me faire que des reproches. Aujourd’hui je sais pourquoi. Aujourd’hui je comprends. »

    Sa mère lâcha ses épaules et resta agenouillée face à elle. Au dehors le fleuve grondait et semblait de plus en plus assourdissant comme s’il remontait vers les sommets. Même si le Soleil n’était pas encore couché, la cité se trouvait déjà en grande partie dans l’ombre des pics qui l’enserraient. Tout dans la maison s’uniformisait dans une même teinte bleu gris. Aucune lampe, aucune flamme n’éclairait encore la pièce. Mais Daïa n’y pensait pas. Pleurant comme sa fille, elle écoutait ce qu’elle avait à dire. Ce qu’elle gardait sur le cœur depuis de longues années.

    « Il attendait de vous un fils. Un garçon fort et brave qu’il aurait chéri plus que moi. Hélas pour lui, c’est moi que vous avez enfantée. Et comme si cela ne suffisait pas, j’ai déchiré votre ventre en venant au monde, vous refusant le droit de me donner des frères et sœurs. Ainsi mon père a fini de me haïr à jamais. »

    Sa mère étouffa un sanglot enfonçant son menton dans sa poitrine.

    « Non ne dis pas ça ! » lâcha-t-elle entre deux sanglots.

    « Ne le niez pas  ! Du jour de ma naissance jusqu’à aujourd’hui il m’a détestée. Sans doute aurait-il préféré que ni vous ni moi ne survivions ce jour là. »

    Daïa enfouit son visage dans ses mains tremblantes.

    « Non… non ! »

    La mère de Naïta ne retenait plus son chagrin. Elle tentait vainement de nier l’évidence sans y parvenir. Elle savait que sa fille avait raison, mais le plus douloureux pour elle était de se rendre compte qu’elle avait échoué dans sa tâche à lui cacher la vérité.

    Les larmes de la fillette se tarissaient quant à elle, et elle changea brusquement de ton. 

    « Mais aujourd’hui je possède un don qui semble lui faire peur plutôt que de le ravir. Pourtant c’est une grande chance pour nous tous !... Je veux qu’il me fasse enfin confiance. À défaut de m’aimer, je veux qu’il me considère comme ce que je suis. Son héritière. Il n’en a pas d’autre ! »

    Daïa ne distinguait presque plus que les yeux clairs de sa fille dans l’obscurité.

    « Ne fais pas ça ! » supplia-t-elle.

    Naïta lui sourit tendrement.

    « Mais il ne me reste que cela pour prouver ma valeur à mon peuple. »

    Sa mère fit non de la tête d’un air désespéré.

    « Mais ce don est une malédiction. Il ne te mènera nul part. »

    Naïta recula et pris une grande inspiration, gonflant sa poitrine comme pour se donner du courage.

    « Alors je suis perdue. » dit-elle avait de s’élancer dans le crépuscule. 

    Daïa eu à peine le temps de se relever pour se précipiter à sa suite, mais sa fille s’était déjà volatilisée dans l’ombre de la cour, la laissant seule et impuissante, tout juste capable de crier dans le noir.

    « Naïta !... »    ©

     

    à suivre...

    L'héritage de l'Azur : Chapitre XI

     

     

      Quelque part dans la Cité des nuages.

     

     


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