• L'héritage de l'Azur : Chapitre XII

      Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

        

    L'héritage de l'Azur ©

     

    « Mais qu’est-ce que tu fais ? »

    Yâo quémandait des réponses mais Naïta n’écoutait pas. Elle n’écoutait plus, et ses gestes brusques, son attitude pressée et agacée dès qu’il se trouvait en travers de son chemin, inquiétait le jeune garçon.

    Il l’avait suivi comme son ombre jusque chez elle et avait attendu qu’elle ressorte en possession de son précieux médaillon. Mais à partir de cet instant Naïta n’avait plus cessé de courir pour retourner au temple, Yâo sur ses talons, ignorant tout de ses intentions. Ils avaient remonté la ruelle principale comme des flèches. Naïta se faufilant à toute vitesse entre les volailles caquetantes, la marmaille jouant devant les demeures déjà éclairées, au pied des anciens fumant leur pipe dans l’air du soir. Elle sautillait de pavé en pavé avec l’agilité d’un cabri tandis que Yâo bousculait tout sur son passage pour se frayer un chemin derrière son amie trop rapide pour lui. Elle était restée sourde à ses questions comme si il n’avait été qu’un esprit errant et invisible à ses yeux et elle s’était fixée un objectif dont elle ne voulait apparemment rien dévoiler. Yâo trépignait et angoissait comme à son habitude. Son amie était coutumière des ennuis en tous genres et des transgressions d’interdits et il sentait que cette fois elle se préparait à atteindre des sommets.

    De retour dans la cellule où elle avait terminé sa convalescence, elle ouvrit sa besace pour en tirer ses Cóngs qu’elle prit par paire sous chaque bras et ressorti aussitôt, Yâo toujours accroché à ses pas. Il commença à comprendre lorsqu’il la vit se diriger au bout de la cour du temple et gravir les quelques marches qui menaient à un promontoire où les dernières dalles se confondaient avec la roche. C’était un lieu cérémoniel semblable à la pointe du Destin. Une large corniche qui marquait la fin, la limite de la cité et de ce côté il n’y avait aucune passerelle. Encore quelque pas, et c’était le vide. Le plongeon vers le grand torrent qui vous avalerait mille pieds plus bas.

    Yâo vit Naïta poser les Cóngs autour d’elle et s’installer au centre dans la position du lotus. Il n’en revenait pas. Elle allait ouvrir une porte du Ciel alors que cela avait été formellement interdit à tout occupant de la cité, par son père en personne. Elle ne pouvait pas l’ignorer ! Quelque peu démuni, il s’approcha tout de même alors que Naïta commençait à faire vibrer sa gorge.

    « Naïta ?... »

    « Laisse moi ! » fit-elle en reprenant aussitôt sa note. Déjà les Cóngs commençaient à luire alors que l’ombre envahissait la cité jusqu’au temple. Le Soleil disparaissait derrière les pics enneigés et la nuit allait tout recouvrir en quelques minutes. On ne verrait bientôt plus que la colonne bleutée de la porte de Naïta. Yâo ne voyait qu’une seule solution pour éviter le pire et il quitta le promontoire à toutes jambes laissant son amie poursuivre le rituel. 

    Toräl redescendait des sommets avec une poignée d’hommes robustes mais fourbus. Ils avaient mis les troupeaux à l’abri dans une anfractuosité de la montagne bien plus haut. Une cavité naturelle comme on en trouvait beaucoup sur les cimes et qui menait vers une grande caverne où un homme ne pouvait progresser sans courber la tête, le dos voûté sous la roche basse, mais qui était tout à fait convenable pour aménager une étable de fortune. Un filet de cordes tressées et une bonne réserve de foin tenaient désormais les bêtes hors de danger. L’ascension avait été rude et chacun était resté tendu comme un arc, guettant sans cesse le ciel, l’ouïe à l’affut du moindre son inquiétant. Ils étaient chargés comme des mules avec leurs armes pleines de poudre, leurs sacs de cuir remplis de balles de plombs qui leur servaient de munitions ainsi que les longs cordons de mèche charbonnés qu’ils gardaient accrochés à leurs poignets. Tout ceci sans compter leur nécessaire de campement, même sommaire, ainsi que leurs provisions quasiment épuisées. Les hommes tenaient encore debout même si leurs visages étaient rougis par le froid, leurs yeux creusés de fatigue et leurs membres transis de douleur. Durant huit jours et sept nuits, ils n’avaient quasiment pas fermé l’œil, ni relâcher leur surveillance. Même si chacun avait pris son tour de garde après la tombée du jour, les autres avaient difficilement trouvé le sommeil. Cependant le chef des Changü savait pouvoir compter sur ses compagnons. Ses hommes de main étaient grands, larges et solides. Le cuir épais, les bras massifs, capables de résister à l’impact de recul de leurs arquebuses. Force et adresse étaient une nécessité absolue pour manier ces armes lourdes. Les Pàonà, comme on les appelait, étaient des canons à main au calibre imposant. Être aguerris n’était pas suffisant pour encaisser le coup de la décharge dans l’épaule. Viser et tirer en même temps était un véritable tour de force. Il fallait faire preuve d’une adresse inébranlable pour manipuler ces armes. Bien sûr pour le tir, les Pàonà étaient moins maniables que les arcs ou les Quanü, de petites arbalètes de poing, plus employés pour la chasse. Par ailleurs, ils s’avéraient plus efficaces contre un ennemi en temps de guerre car leur portée de tir pouvait aller jusqu’à mille huit cent pieds, soit deux fois plus loin que les flèches et carreaux des archers. Oui les hommes de Toräl étaient des gaillards plus que coriaces. Ils s’étaient battus côte à côte contre des tribus rivales telles que les Yangzï, pour défendre leur territoire et leurs richesses. Ses hommes étaient quatre piliers de granit sur lesquels Toräl s’appuyait depuis des années et leur loyauté était sans faille. Ils savaient tirer sans manquer leur cible, ne discutaient jamais les ordres, dormaient peu et ne perdaient jamais leur temps en palabres inutiles. Couverts de leurs pèlerines de fourrures, ils avaient l’allure d’une troupe d’ours trapus se frayant un chemin entre les blocs de roche saillants qui bordaient la lisière de la forêt. Le silence pesant témoignait cependant de la fatigue de chacun. Une nouvelle nuit tombait lentement sur ce dernier jour de marche et la cité était en vue. Les toits de pagode étaient déjà dans l’ombre des sommets, les passerelles suspendues s’effaçaient dans les vapeurs du torrent, le froid venant aussi vite que la fuite du soleil. Toräl rajusta son col doublé de laine noircie de sueur sur sa nuque raidie. Le vent se levait tout à coup et des odeurs de viande rôtie montaient des premières maisons jusqu’aux narines de ses compagnons. Il leur tardait malgré tout à tous de retrouver la chaleur de leur maisonnée, de se repaître d’un bon repas chaud et de passer la nuit dans leur lit de laine plus douillet que leurs couches minérales dans la montagne.

    Toräl se surprenait à penser au doux visage de sa jeune épouse, si beau et si triste. Il rentrerait, échangerait quelque mots avec elle et mangerait en silence pendant qu’elle lui servirait du thé avec une attention presque pieuse… Et Naïta !... Sa fille était-elle rentrée ? Cette idée le gênait presque. Mieux valait qu’elle reste au temple avec le Chaman… Ces deux là étaient faits pour s’entendre !

    « Toräl ! Regarde ! »

    L’un des hommes sorti le chef des Changü de ses pensées sombres pour lui montrer du doigt une lueur qui s’élevait au-dessus de la cour du temple. Il n’y avait pas besoin d’être devin pour savoir de quoi il s’agissait. Toräl serra les dents et empoignât son Pàonà, déjà chargé de poudre. Tout son corps secoué de rage s’était réchauffé d’un coup. Fixant la lumière bleutée qui se dressait en colonne dans le crépuscule, il pressa l’allure, les nerfs à vif et une furieuse envie de meurtre à l’esprit.

    « Avec moi ! Celui qui a osé faire ça va s’en repentir le reste de ses jours. »

    Sur cet ordre, Toräl se mit à dévaler la pente à une vitesse prodigieuse, si bien que ses hommes peinèrent à le suivre.

     

    Naïta n’avait qu’une idée en tête. Faire venir l’Azur. Appeler le dieu Arcane sur la cité et leur montrer à tous ce dont elle était capable et qu’il n’y avait aucun danger. Elle en était sûre. Après tout, la dernière fois, il n’était venu que dans le but de la délivrer ! De plus, elle avait son médaillon et avec ce talisman autour du cou elle se sentait plus forte, plus sûre de ce qu’elle faisait. Déjà il réchauffait sa poitrine comme à chaque approche de l’Azur… C’est donc qu’il approchait ?! À vrai dire il était difficile de le savoir car l’obscurité avait déjà tout envahi autour d’elle. Un voile gris était tombé du ciel vers les toits et l’éternelle brume remontait depuis le puissant torrent au pied des monts qui soutenaient la cité. La porte de Naïta formait un halo bleuté au milieu du brouillard comme un fard guidant quelque navire céleste. Mais l’Azur n’aurait besoin d’aucun repère pour savoir où elle se trouvait. La fillette était de moins en moins sûre d’elle, assiégée de tous côtés par les ténèbres et le doute, mais elle maintenait la vibration intense de sa note et tentait de distinguer devant, et au-dessus d’elle le moindre signe de l’Azur.

    Le chaman méditait encore face aux réponses des pierres de l’oracle qu’il ne parvenait pas à accepter lorsque Yâo fit irruption dans la salle des prières, haletant, le regard éperdu. Le vieil homme ne fut pas long à comprendre.

    « Qu’y a-t-il ? »

    Yâo, à bout de souffle n’eut qu’un mot à dire.

    « Naïta ! »

    Le Chaman se leva d’un bond dont le jeune garçon ne l’aurait pas cru capable, vu son grand âge. Le vieil homme cachait bien son jeu, ou le nombre de ses années ! Mais il n’avait rien perdu de sa souplesse. Héritage des arts du combat et de l’esprit lié au corps, ou du corps délié de l’esprit ! Yâo se précipita dans la cour du temple précédant le maître des prières pour le mener à Naïta, toujours concentrée, prise dans l’espace de sa porte.

    Le Chaman se figea au milieu de la cour et retint Yâo près de lui.

    « Attends ! »

    Le garçon obéit, suivant le regard que le vieil homme portait droit devant lui. L’air grave, les sourcils froncés, les yeux rivés au-delà de la porte de Naïta, attentif à ce qui allait se produire ne ressentant ni peur ni surprise, simplement de la fascination devant l’entité divine qui se détachait du ciel pour descendre vers eux. 

    Naïta discerna la même chose qu’eux. Sur l’horizon haut et déjà sombre de la cité, on distinguait un mouvement. Une forme étrange, monstrueuse qui remuait tout sur son passage. Cela ressemblait à une boule de tempête, une sphère de vents tumultueux avec, en son sein, des langues de fumée n’ayant de cesse de s’entrelacer et de se décroiser sans relâche. Dans ce filet de brume opaque, on percevait par endroit une tête cornue, des ailes gigantesques et des pattes aussi menaçantes que les serres de mille rapaces. Et cette chose se dirigeait droit sur eux.

    En l’apercevant Naïta avait ébauché un sourire inconscient mais plus la forme s’approchait, plus la fillette reprenait souvenir de ce qu’elle avait vu et vécu à la pointe du Destin. Ce jour là, elle avait appelé l’Azur sans le savoir, grâce au médaillon de cinabre, elle l’avait fait venir sans se rendre compte de ce qu’elle faisait. Comme elle s’était cachée, après avoir fermé la porte du Ciel, l’Azur s’était acharné sur la roche pour trouver le cinabre dont il avait senti l’appel. Lorsqu’il avait vu la fillette et qu’il avait tenté de l’atteindre sous la plateforme, tout portait à croire qu’il ne lui voulait pas vraiment de mal. Il était simplement attiré par le médaillon. Du moins c’est ce que le Chaman en avait déduit. Mais à cet instant, rien n’était moins sûr. Cependant cette fois-ci, Naïta resterait dans l’enceinte de la porte où elle ne risquait rien. Enfin… De toutes évidences, car en réalité elle ignorait totalement ce qui se passerait quand le monstre serait sur elle. Elle n’avait aucune certitude sur ce point.

    Dans la montagne, lorsqu’elle avait lancé sa prière pour qu’il la laisse en paix, l’Azur s’en était allé. Mais cette fois, repartirait-il aussi facilement ? C’était un être qui ne connaissait ni ordre, ni docilité. Quels mots faudrait-il prononcer cette fois ? Plus les secondes passaient, plus la nuit tombait et plus Naïta perdait de son assurance. Le souvenir de cet œil énorme qui l’avait longuement scrutée sous la pointe du Destin, lui retirait tout le courage et la hargne qui l’avaient ragaillardie ces dernières heures. Son envie de prouver sa valeur n’était plus aussi tenace qu’en quittant sa mère. Elle prenait soudaine conscience que son caprice pouvait mettre en danger tous les habitants de la cité, mais il fallait qu’elle garde confiance, elle le devait. De toutes manières, impossible désormais de faire marche arrière. Naïta reprit une profonde inspiration en se disant que tout irait bien, même si sa note tremblotait quelque peu dans sa gorge étranglée par l’angoisse.

    L’Azur venait droit sur elle. Elle le savait, elle le sentait en elle et son médaillon toujours chaud devenait de plus en plus léger. Cette fois, impossible de se cacher, impossible de cesser la vibration de la note qui était sa seule protection. Le monstre pouvait-il traverser les champs lumineux formés par la porte ? Nul ne le pouvait. Aucun être de chair et de sang. Mais un Dieu ? La porte constituait à elle seule un appel pour l’Azur. La « tempête » grandissait à vue d’œil. Qu’allait-elle faire quand il serait là ? Naïta n’avait pas perçu la présence du Chaman derrière elle, mais elle se doutait que Yâo était allé le chercher. Elle ne lui en voulait pas, au contraire. C’était mieux ainsi et cela la rassurait.

    Le Chaman, stupéfait de ce qu’il voyait se produire, se posait les mêmes questions que l’enfant. Étant le seul à tout savoir des évènements qui avaient marqué la vie de sa jeune disciple, il pensait que, si le médaillon était la seule chose qui intéressait l’Azur, il ignorait en revanche quel état il ferait de son porteur. Ce qui était certain, c’est que ce morceau de cinabre devait être empreint de bien plus que quelques symboles, pour attirer à lui le dieu du Ciel. Ce n’était pas un simple bijou. Mais Naïta était bel et bien la seule à éveiller son pouvoir d’appel. Sinon pourquoi ne se serait-il pas manifesté pour Daïa, du temps où elle le portait ? Pour l’heure il n’y avait plus rien à faire. Il fallait attendre, observer et se tenir prêt à agir, à s’interposer si la situation l’exigeait. Mais lorsqu’il vit l’énorme masse du monstre s’abattre sur l’éperon rocheux à tout juste dix pieds de Naïta, il n’en cru pas ses yeux et pensa que cette enfant avait un cran et une témérité à toute épreuve. C’était extraordinaire. Jamais de sa vie il ne lui avait été donné d’admirer l’Azur d’aussi près. C’était une bête magnifique, terrifiante, éthérée, réellement divine. La barrière de fumerolles dansantes qui s’enroulait autour de lui semblait le construire. Morceau par morceau, elle lui donnait vie pour la lui reprendre l’instant d’après en se fondant sur sa chaire. On aurait dit un colossal éclat de métal ardent que l’on aurait plongé dans l’eau. Il en émanait la même brume vaporeuse, le même bruit bouillonnant, la même odeur embrasée.

    Naïta avait fermé les yeux en voyant que l’Azur était presque sur elle. La fillette avait choisi de ne pas regarder afin de tenir sa porte ouverte sans faillir. Mais elle avait tant ressenti ce qu’elle ne voyait pas. Le poids effrayant de ce qui venait de se poser juste devant elle, le tremblement du sol sous son corps, le souffle prodigieux de la bête. Là, tout près delle. Le Dieu distillait toute sa puissance dans l’air qui les entourait. La fillette n’avait pas le courage d’ouvrir les yeux. Elle se voyait de nouveau recroquevillée sous la roche, écartant ses jambes de la griffe menaçante du monstre. Qu’allait-il se passer cette fois ?

    « Naïta ! »

    Yâo avait crié le nom de son amie, puis avait voulu se précipiter vers elle. Dans un élan de courage ou d’inconscience, ne voyant aucune réaction de  la part de Naïta, il avait voulu lui venir en aide, mais le Chaman l’avait fermement retenu près de lui. Dans un sursaut, Naïta avait, du même coup, ouvert les yeux.

    Un long frisson lui parcourut l’échine. Elle découvrait face à elle, l’Azur dressé de toute sa hauteur sur ses pattes arrière, les ailes habillées de nuages encore déployées comme des voiles prêtes à prendre le vent. Naïta leva son visage. Le monstre était si grand qu’elle distinguait à peine sa tête, dans la pénombre et la brume née de son corps tout entier. Comme une réponse à une demande muette, l’Azur s’inclina lentement et la terrible gueule de l’étrange animal vint souffler un air crépitant au nez de la fillette. Naïta observait son front irréel, cuirassé d’écailles aux reflets de moire. Sa moustache d’argent qui flottait dans l’air de la nuit, dénué de brise. Le vent aussi naissait de cette chimère ! Il était tous les états du Ciel à lui seul. Tous les bleus de la voute céleste miroitaient sur son corps, les voiles de brouillard, le feu de l’orage, la folie des tempêtes, les quatre vents sur la Terre. Et ses yeux ! De grands yeux comme elle les avait découvert, la peur au ventre. D’un bleu pur et glacial comme un ciel d’hiver, presque lumineux dans l’obscurité, leur pupille sépulcrale un peu plus ouverte comme celle d’un chat. Il en émanait une sorte d’intelligence dangereuse où se reflétait la douce lueur de la porte du Ciel, toujours ouverte. Naïta se sentait légère et pour cause. Ce n’était pas seulement le corps de la bête qui s’inclinait vers elle, mais elle-même qui montait vers lui. La gravité terrestre s’annulait au sein de la porte mais c’était la première fois que la fillette montait aussi haut au-dessus du sol. Tout flottait dans l’espace autour d’elle. Ses cheveux, ses vêtements, les pierres qui se trouvaient sur la plateforme et son médaillon, sortit de son col et qui semblait tirer sur sa nuque. C’était comme si il tentait de sortir de la porte pour atteindre l’Azur. Naïta résista un cours instant. Elle devait rester à l’abri mais les yeux du monstre s’étaient rapprochés à presque toucher la paroi lumineuse. Il émit un grognement sourd et presque rassurant comme celui de la mère ours à son petit, indiquant qu’il n’y a pas de danger. Alors Naïta se laissa aller. Guidée par le bijou de cinabre elle avança doucement vers la gueule de l’Azur. Fascinée de cette approche si forte qu’elle ressentait dans tout son être, elle eut le geste de l’enfant vers l’animal. Elle tendit sa main vers le museau anguleux de cette bête puissante et superbe, à la beauté effrayante. Son corps s’était allongé. La fillette flottait toujours mais ses jambes s’étaient libérées et étendues. Devant le mur de la porte se profilait une forme étrange mais familière. Une forme née des lambeaux de brume qui entourait la bête. Un visage doux et spectral entre sa main tendue et l'oeil du monstre.  Une vision qui n'était pas inconnue. Naïta tendit encore un peu son bras. Sa main allait traverser la porte, elle allait toucher l’Azur de ses doigts. Sentir enfin ce qu’était cette forme étrange. Sentir de quelle matière étaient faits les dieux.

    Puis tout s’écroula comme une tour de brindilles sous la bourrasque. Une détonation déchira la nuit et une gerbe de feu vint frapper l’Azur en pleine gorge. La bête se détourna d’un sursaut brutal en rugissant de fureur. Naïta projetée en arrière, hurla sous le choc, comme si elle avait été heurtée elle aussi et la porte du Ciel se referma aussitôt. Le corps de la fillette s’abattit rudement sur le sol. Elle se releva presque immédiatement, mais une violente douleur lui paralysait le flanc gauche et lui coupait la respiration. Elle se redressa et eut juste le temps de voir que l’Azur était blessé. Un liquide visqueux et sombre s’écoulait de ses écailles sous son encolure. Sa peau poisseuse et ensanglantée luisait à la lueur des torches des hommes de Toräl qui s’étaient introduis dans la cour du temple. L’un d’eux avait prit le temps d’armer son Pàonà d’une balle de plomb, de la pousser au fond du canon à l’aide d’un refouloir puis d’accrocher sa mèche rougeoyante entre les mâchoires du chien de l’arme. Il n’avait eu qu’à viser en prenant appui sur l’épaule d’un de ses compagnons et de presser la détente pour que le chien s’abatte, entrainant la mèche ardente sur la poudre d’amorce, déclenchant la détonation. Le projectile avait atteint sa cible mais serait-ce suffisant ? Pour de nouveaux tirs, il faudrait plus de temps cette fois-ci. Une odeur de chair brûlée envahissait l’air et Naïta s’écroula à genou à bout de souffle et de force. Son médaillon était retombé sur sa poitrine. L’Azur râlait et se redressait lentement faisant face à ses agresseurs, ouvrant ses ailes comme pour mieux leur offrir la partie la plus vulnérable de son corps, agissant par provocation ou désespoir. Toräl et ses hommes reculaient mais rechargeaient déjà leurs canons. Yâo s’était précipité auprès de Naïta qui toussotait, incapable de se relever. Le Chaman avait levé les bras, s’interposant entre Toräl et l’Azur.

    « Arrêtez ! Toräl ! Es-tu devenu fou au point de t’attaquer à notre Dieu ?! »

    Toräl s’avança, le regard empli de colère et de crainte mêlées face au monstre qui se dressait devant lui. Il le désigna au Chaman, la voix rageuse.

    « Cette chose n’est pas mon Dieu. Cette chose est une bête sauvage et dangereuse qui doit disparaître ! »

    Joignant le geste à la parole, il épaula son arme pour tirer. Le Chaman s’élança vers le chef des Changü.

    « Toräl, non !... Ta fille… »

    Malgré cela les hommes de Toräl et ce dernier lançaient déjà leur charge sur l’Azur. Seulement les ailes du monstre s’étaient refermées en un instant et tout son corps avait basculé sur le côté, au-dessus de Yâo et Naïta. Les fumerolles qui émanaient de lui grossirent dans le même temps, formant un immense tourbillon de nuages épais et sombres, le confondant avec la nuit. Le Chaman se réfugia derrière un des arbres du temple car en un éclair, le maelström forma un bouclier autour de la bête et renvoya à l’agresseur son feu vengeur en une valse fulgurante. Les éclats fusèrent de tous côtés. Les hommes de Toräl durent ramper, ventre à terre pour éviter le retour de leurs tirs. Certains atteignirent le toit des cellules du temple qui furent très vite la proie des flammes. D’autres s’écrasèrent en gerbilles sautillantes et incandescentes sur les pavés de la cour alors que d’autres encore allèrent mourir dans l’ombre du gouffre et s’éteindre dans le torrent. La tempête qu’avait déclenché l’Azur autour de lui se répandait sur le temple jusque dans la cité. Quand les tirs cessèrent, les rafales mirent un certain temps à se calmer, mais plus personne ne bougeait. Les décharges portées par les Pàonà dégageaient un épais rempart de fumée blanche, aveuglant du même coup les tireurs. Même s’ils disposaient encore de munitions, il leur fallait attendre que le nuage se dissipe. Mais Toräl n’attendit pas et versa de nouveau dans son réservoir la poudre d’amorçage et chargea son arme à l’aveuglette. Les bourrasques qui cerclaient la bête s’apaisèrent doucement et le voile opaque qui occultait sa matière s’amenuisait et s’effilochait pour ne laisser que des écharpes clair et brumeuses s’accrocher à ses cornes et ses ailes. Il souleva l’une d’elle sous laquelle étaient recroquevillés les enfants. Naïta était étendue sur le dos, son médaillon sur la poitrine. L’Azur pencha la tête et approcha sa gueule de la fillette quand Yâo s’interposa, se relevant, les bras en croix devant son amie.

    « Non ! Vas-t-en. Laisses la ! »

    Ses jambes flageolaient et son cri était plus désespéré qu’autre chose mais le jeune garçon avait eut si peur pour Naïta qu’il avait réagi sans réfléchir. Maintenant que l’œil féroce du monstre se posait sur lui, il n’était plus certain ne pas préférer s’enfuir à toutes jambes. Quand un nouveau tir retentit. Toräl avait rechargé son arme mais n’avait pas réellement pris le temps de viser à travers la fumée des premiers tirs. Aussi sa balle de plomb ne heurta que la corne de l’Azur, mais la gerbe de feu qui la suivait retomba sur le pauvre Yâo qui la reçu comme une douche brûlante sur le visage et ses vêtements qui s’enflammèrent aussitôt. Le jeune garçon poussa un hurlement strident, presque animal, et tomba à terre, se tortillant comme une anguille à qui on va trancher la tête. Naïta malgré sa blessure se précipita sur lui pour lui venir en aide. Au prix de mille efforts elle réussi tant bien que mal à retirer sa veste de coton épais pour y étreindre son ami et étouffer les flammes qui léchaient sa peau. Elle n’entendait plus les rugissements de rage de l’Azur qui s’était jeté sur Toräl. Le chef des Changü était tombé à la renverse, aveuglé par son dernier tir, c’est à peine s’il avait vu le monstre fondre sur lui. Sa gueule énorme jaillissante d’un enfer brûlant, traversant l’écran de fumée blanche et opaque des Pàonà, tout droit sorti d’un cauchemar de brume, s’était arrêtée à peine à une toise du père de Naïta qui, pour la première fois avait senti sa dernière heure arriver. Peut-être avait-il eu réellement tord de défier le Dieu du Ciel. À présent ce dernier allait se venger sans doute. En le carbonisant de son souffle ardent, en le déchiquetant sur place ou en le broyant sous ses pattes de reptile volant. Mais l’Azur avançait sa gueule emplie de crocs acérés vers Toräl tandis que celui-ci tentait vainement de reculer pour se soustraire à une morsure fatale. Soudain sa main heurta son Pàonà qui était tombé pendant la bataille et ses doigts l’agrippèrent à moitié mais l’Azur lui rugis toute sa colère au visage, l’avalant presque dans sa gueule hurlante si énorme que Toräl renonça à toutes tentative pour s’y soustraire. Le chef de la cité ferma instinctivement les yeux, mais la bête titanesque fit brusquement volte face, tournoyant sur elle même comme une tornade et se rua en un éclair vers l’abîme du torrent, bousculant tout sur son passage comme une rafale vociférante, laissant une traînée de sang chaud derrière elle disparaissant dans ses lambeaux de vapeurs, s’habillant de nouvelles volutes tournoyantes qui l’emportèrent dans l’ombre. Son vol remontait vers les sommets, on pouvait l’entendre mais personne ne le voyait plus. Tout le monde resta tétanisé jusqu’à ce que le battement de ses ailes ne se fasse plus entendre. Alors le Chaman se hâta de porter secours aux enfants. Naïta sanglotait doucement sur le corps de Yâo, immobile et inconscient. Les hommes de Toräl aidèrent ce dernier à se relever sans dire un mot. Le chef des Changü ramassa son canon et croisa le regard du Chaman sur le promontoire rocheux. Les deux hommes s’affrontèrent un instant. Les yeux du maître des prières étaient lourds de reproches. Les sentiments de Toräl étaient confus. Il s’y mêlaient honte et colère. Mais cette fois il mettrait fin à tout cela. C’était sa propre fille qui avait transgressé l’interdit et mis en danger les siens en attirant ce fléau sur la cité. Il n’était plus question de clémence. La moindre indulgence serait considérée comme une faiblesse et il ne pouvait pas se le permettre. Il tourna le dos au Chaman et, s’adressant à haute voix à ses hommes afin que chacun l’entende même au-delà des portes du temple, il donna ses ordres.

    « Que le garçon soit ramené chez lui et qu’on l’y soigne. Faites venir les guérisseuses. Je vais rester dans la salle des prières pour y tenir conseil… Amenez moi le Chaman… et ma fille ! »    

     Toräl se dirigea d'un pas décidé vers l'intérieur du temple, abandonnant le maître au désespoir de voir brûler une partie de celui-ci sans que personne ne se donne la peine d'y remédier. Ce châtiment n'était que le début des représailles.   ©

    à  suivre...

     

    L'héritage de l'Azur : Chapitre XII 

     

     

     

    Les Pàonà.

     

     


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