• L'héritage de l'Azur : Chapitre XIV

     

    Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

        

    L'héritage de l'Azur ©

      

    Le brouillard irréel s’épaississait toujours plus sur la pointe du Destin et Naïta laissait divaguer son esprit déjà absent. La douleur de sa blessure à la main était si forte et cuisante qu'elle la plongeait dans une sorte de transe entre évanouissement et hurlement intérieur. Le silence s'était installé de nouveau, pesant et insupportable aux frêles épaules de la fillette. Elle fixait la nuit devant elle appelant soudain la mort de toutes ses forces. Sur une pensée pour sa mère les larmes lui vinrent baignant ses yeux d'une douceur apaisante sous le souffle léger de la brume. La rage montait en elle, déformant ses traits, fronçant ses sourcils, tordant sa bouche en un rictus écoeuré, les lèvres tremblantes humectées de pleurs. Elle sentait toujours les regards fixés sur elle et leur attente autant que la sienne lui devenait insoutenable.

    Elle hésitait entre courir pour sauter dans l'abîme noir ou se donner la mort devant tous avec le poignard que le chaman lui avait laissé. Sans doute était-ce même dans ce but que le maître des prières avait glissé l'arme dans sa main valide. Mais assurément disparaître dans l'ombre la séduisait plus en cet instant. Déterminée, elle glissa le poignard dans sa ceinture et fit un pas en avant mais la pointe de son pied buta contre un obstacle invisible. Elle posa son regard au sol. Il n'y avait rien. Pourtant Naïta sentait tout son corps résister subitement à sa volonté de bouger et encore plus à celle de se jeter dans le vide. Surprise et contrariée elle se tourna sans comprendre vers les autres et le chaman devant eux. Il la regardait fixement et elle pouvait l’entendre murmurer, tenant son bras légèrement levé sous la large manche de sa tunique.

    Le sang de l'enfant ne fit qu'un tour. Comprenant qu'en plus de l'avoir mutilée il ne lui laissait pas le choix. Elle était prisonnière des pierres de prières. Elle ne pouvait pas sortir. Disposées en carré autour d'elle, les Cóngs suffisaient à la clouer sur place sans avoir besoin d'ouvrir une porte du ciel. La litanie que le chaman marmonnait tout bas accentuait le pouvoir tellurique des pierres sur la parcelle qu'elles enserraient. Sur cet emplacement précis l'attraction se trouvait décuplée autant qu'elle pouvait être annulée lorsqu'une porte s'ouvrait. Impossible de sortir ! Naïta entra dans une fureur incontrôlable et fit face à tous ceux qui osaient encore soutenir son regard empli de démence.

    « Je ne l'appellerais pas ! » cracha-t-elle. « Faites le vous même si vous le pouvez bande de lâches ! Je vous déteste tous, m'entendez vous ? Je vous hais et vous maudis ! Je ne suis pas des vôtres, aujourd'hui je le sais, je ne l'ai jamais été ! »

    Ces grands yeux bleus fulminaient. Sur ces paroles prophétiques elle saisit, de sa main ensanglantée, son chignon de jais et brandis le poignard au-dessus de sa tête. D'un coup sec et sans accrocs la lame fine et aiguisée tranchât la chevelure d'ébène. Naïta rejeta à terre sa coiffe traditionnelle et son peigne de jade comme des trophées brisés et perdus. Les longs cheveux s'éparpillèrent sur la roche en corolle noire et vermeille. L'assistance, décomposée par ce geste, se taisait. Le chaman restait fixé sur Naïta. Ses cheveux courts désormais, retombaient en mèches folles et désordonnées autour de son visage, collées ça et là par le sang poisseux. La fillette siffla entre ses dents, défiant le chaman.

    « Je ne l'appellerai pas ! »

    Le chaman n'avait pas d’autre choix à présent. Il entonnât la note vibratoire qui ouvrit la porte du ciel. Les Cóngs se mirent aussitôt à vibrer d'une lueur bleutée puis enserrèrent l'enfant entre quatre murs de lumière. Naïta comprenait mieux à présent pourquoi le maître des prières avait entaillé sa main. Personne ne pouvait ouvrir une porte du ciel à sa guise sans s'y trouver lui même. Seul le chaman pouvait prétendre à ce pouvoir à condition de placer au centre des Cóngs une personne blessée, meurtrie ou souffrante. La porte du ciel s'ouvrait alors sous ses incantations afin de soigner le mal du faible. Ainsi il pouvait appeler lui même l'Azur à travers elle en profitant de la blessure qu'il lui avait infligée. Quel pitoyable artifice!

    Naïta bouillonnait. Elle semblait possédée. Ce subterfuge auquel ils avaient recours suffirait-il pour faire venir l'Azur jusqu'à elle ? Peu lui importait à présent. Se barbouillant le visage du sang qui s'écoulait encore de sa plaie béante elle entonna sa malédiction.

    « Par le sang que vous avez fait couler, je vous condamne. Par le cri de l'innocence, j'en appelle à l'Arcane. Par le sacrifice de mon âme, je vous maudis. Que vos vies ne soient plus désormais que souffrance et peur, que la cité des nuages tombe aux mains de l'ombre, que vos jours soient sans saveur, que vos nuits soient sans repos. A jamais entre colère des eaux et des cieux, vous vivrez. »

    En proférant ces paroles pour les condamner tous, Naïta sentait une puissance nouvelle et étrangère la grandir. Elle voyait les visages des habitants de la cité se métamorphoser devant elle. Ils prenaient tous peur en entendant ces mots et un même mouvement de recul les pris soudain. Même le chaman se retira de quelques pas, baissant le bras et laissant s'évanouir les vibrations de sa gorge dans l'air de la nuit troublé par les torches. La porte du ciel se refermât, rendant sa liberté à Naïta.

    Un long frisson parcourut l'échine de la fillette. Elle se retournât lentement, comprenant que ses invectives n'étaient pas seules responsables de la terreur qu'elle lisait dans les yeux de ceux qui l'avait mise là.

    Devant elle, il n'y avait rien que l'obscurité impénétrable et insondable. Pourtant elle sentait une chaleur, un souffle tiède qui réchauffait son visage, faisant sécher le sang qu'elle y avait déposé. Puis elle compris lorsqu'elle leva la tête. Au-dessus d'elle, des voiles de vapeur avaient pris forme, s'arrachant au brouillard ambiant et dansant dans le ciel sans vent tout en dessinant des figures étranges. Ces même volutes de nuages qui étaient venu jusqu'à elle dans le cachot.

    Naïta se mit à trembler, le souffle chaud se rapprochait et un grondement se fit entendre. Tout droit sortie des ténèbres, la dominant de toute sa hauteur, la tête colossale de l'Azur s’arrachât alors à l'obscurité. Il semblait naître de la nuit, vêtu d'elle. Petit à petit, l'ombre lui donnait vie. Il était là ! Juste derrière la fillette. Depuis combien de temps ? En contrebas les habitants de la cité avaient vu ses grand yeux s'ouvrirent derrière la brume et se mettre à briller dans la pénombre avant qu'il n'avance dans la lumière des torches qui entouraient Naïta et leur révèle sa présence par sa terrible gueule d'où émanaient les lambeaux de brume.

    La fillette chancela et failli tomber à la renverse mais elle tentât de garder le peu de contenance qui lui restait et fit face à l'Arcane. Mais son corps tremblait de tout ses membres alors que le monstre majestueux et effrayant approchait son museau anguleux à moins d'une toise de son visage couvert de sang séché.

    Dans un élégant mouvement d'arabesques blanches la bête tourna la tête de côté comme un oiseau curieux et pointa son œil d'éther sur Naïta. La fillette ne pu s'empêcher de reculer manquant de glisser de la roche. Cette fois elle ne pouvait pas se réfugier sous la pierre pour échapper à la créature divine.

    Mais déjà l'Azur se redressait de toute sa grandeur et l'enfant vit briller sa gorge d'un éclat pourpre et luisant. C'était du sang qui recouvrait les écailles de son cou. Ainsi il avait bel et bien été blessé par Toräl et ses hommes sur la pierre du temple lorsqu'elle avait failli le toucher. Naïta fut soudain tirée de ce souvenir par un cri.

    « Toräl non ! »

    La fillette fit volte face vers les habitants de la cité, voyant le chaman se précipiter sur le chef des Changü et ses soldats qui avaient déjà au creux du bras des Pàonà chargés et prêts à tirer. Le chaman tenait l'épaule du père de la fillette d'une poigne de fer.

    « Es-tu fou ?! La dernière tentative ne t'as-t-elle pas suffit ? Baisse cette arme, tout de suite ! »

    Tous deux se figèrent en entendant le grognement de l'Azur qui, dressé tel un rapace sur ses pattes arrières avança l'une d'elle sur Naïta. La fillette s'était retournée vers lui et il semblait prêt à se saisir de l'enfant dans ses effrayantes serres. Toräl était prêt à faire feu et leva son arme vers la bête. Alors que l'une des griffes acérées du monstre s’approchait dangereusement de Naïta, son père s’avança, l'arme au poing.

    Percevant ce mouvement qu'il avait semblé vouloir ignorer les premières secondes, l'Azur recula sa patte et pencha son cou au-dessus de la fillette ouvrant sa gueule et grondant à la face de Toräl comme un avertissement.

    « Toräl ! Recule, par les cieux ! » cria le chaman.

    Mais comme le chef de la cité ne bougeait pas, appuyé par ses hommes, l'Azur déploya ses ailes magnifiques de part et d'autre du rocher, allongeant un peu plus son corps fascinant vers Naïta comme un félin se couche sur sa proie pour empêcher qu'on la lui vole. Un vent aiguisé s'était levé d'un coup, tout droit venu de cet abri que le monstre étendait autour de lui. L'animal d'un autre âge prit une profonde inspiration et ouvrit grand sa gueule sombre pour les gratifier d'un puissant hurlement qui plongea sur eux à travers une terrible bourrasque. Face à cette tempête irréelle, les Changü s'enfuirent à toutes jambes à travers les grands sapins dont les branches virevoltaient comme des brindilles sous la rafale que l'Azur crachait.

    Toräl s'était couché et rampait sous l'abri de la pointe du Destin suivi par le chaman, s’agrippant aux racines et à la roche de toutes leurs forces. Tandis qu'il tentait de se redresser et d'enflammer la mèche de son arme le maître des prières le toisa, hurlant pour se faire entendre dans la tornade de brume qui les cernait.

    « Arrêtes tout de suite cette folie. Tu ne peux rien contre l'Arcane ! »

    Mais Toräl ne l'écoutait pas. Il lui jeta un regard mauvais, ses cheveux noirs secoués par la tempête finissaient de lui donner l'allure d'un dément. Il se contenta d'armer son Pàonà enroulant la longue mèche autour de son avant bras, attachant le bout au chien de métal du canon. Puis il se risqua à jeter un œil vers la pointe du rocher et dit.

    « Ce n'est pas l'Arcane, ce n'est pas un Dieu. J'en veux pour preuve le sang de la blessure que je lui ai infligé qui coule encore sur sa gorge. » dit-il avec un sourire haineux. « Ce n'est qu'un monstre des sommets que je peux tuer. Et si tu dis vrai l'Azur n'est pas immortel ! »

    Pendant une seconde le chaman ne pu s'empêcher de penser que, décidément Toräl avait aussi mal retenu les enseignements que sa fille, mais il se repris alors que le vent se calmait.

    « Arrêtes Toräl ! Ce n'est pas ainsi que tu sauveras ta fille ! »

    «Ce n'est pas ma fille !... » hurla-t-il fulminant. « Ecartes toi vieil homme!»

    Le chaman resta interdit l'espace d'un instant, puis se jeta de nouveau sur son bras.

    « Si tu ne cherche pas à sauver Naïta alors cela suffit. Laisse l'Azur l'emporter. Il faut le laisser repartir avec l'enfant. C'est ainsi que cela doit être. »

    Mais Toräl se dégagea brutalement.

    « Laisses moi ! Je n'ai que faire de tes conseils de sorcier. »

    Mais alors qu'il relevait son arme vers l'Azur, il vit Naïta. La fillette avait rampé jusqu'au bord du promontoire rocheux, à l'abri des ailes de la bête. Leurs regards se rencontrèrent et tous deux se figèrent dans leur élan. Naïta baissa les yeux sur le canon que tenait Toräl, la mèche rougeoyante prête à enflammer la poudre. Elle n’arrivait toujours pas à y croire. Qui était cet homme ? Un chef de tribu qui protège ? Un époux qui rassure ? Un père qui aime ? Naïta ne le connaissait pas. Alors l'oeil aussi mauvais que celui de son père, la fillette serra les mâchoires et se releva, les poings fermés de rage. Elle se redressa dominant les deux hommes du haut du rocher, brandissant, de sa main valide, le poignard qui lui avait ouvert l'autre. Elle fixait son père le défiant de tirer s'il en avait encore le courage. Le chaman guettant les réactions de chacun ne pu s'empêcher d'entrevoir ce que la prophétie des pierres divinatoires lui avaient annoncé. Il failli tomber à genou en voyant Naïta debout, les cheveux courts dansant dans le vent, le visage fier,telle une guerrière d'un autre temps, alors que, derrière elle, le museau d'écailles et l'oeil de glace se fondaient dans les derniers reflets des torchères, semblant dire:

    « Ne craint rien fleur de brume. Tu as un allié dorénavant ! »

    Mais il vit aussi les larmes couler sur les joues rougies de sang de Naïta. Les lèvres entrouvertes, elle respirait difficilement. Comment tenait-elle encore debout après ce qu'il venait de lui faire subir ? Le maître des prières s'entendit prononcer un mot sans presque ouvrir les lèvres.

    « Naïta... »

    Le nom s'évanouit aussitôt dans un nouveau grondement de l'Azur. Alors Toräl repris contenance et visa mais d'un geste vif, le chaman saisi le morceau de mèche pendant entre son bras et l'arme. Le canon échappa au chef de la cité. Le coup parti mais le projectile de plomb dévia sur le rocher, s'y écrasant dans une gerbe de feu qui atteignit Naïta et cloua les deux hommes au sol. La fillette trébucha en s'écartant des flammes. L'Azur hurla de nouveau, battant des ailes, déplaçant autour de lui l'air de la nuit froide, déchaînant les quatre vents sur la pointe du Destin. Toräl était tombé inconscient près des arbres tandis que le chaman restait plaqué au sol sous la tempête. Il tenta de voir autour de lui. Plus personne. Tous avaient fui sans se soucier de leur chef et de ce qu'il adviendrait de Naïta. Comment avaient-ils pu en arriver là ? Il releva la tête vers la pointe rocheuse alors que le vent se changeait en brise. L'Azur repliait ses ailes et se penchait sur l'enfant. Le chaman se releva pour mieux voir, il ne distinguait pas Naïta sur le haut du promontoire. Alors qu'il reculait de quelques pas, la bête releva la tête vers lui, sans un bruit cette fois. Le vieil homme se figea. L'oeil du monstre rétrécit entre ses paupières puis il ouvrit la gueule et saisi Naïta entre ses crocs. Le chaman se retint d'avancer vers eux. La petite avait perdu connaissance. Son corps inerte pendait comme une minuscule poupée de chiffon entre les dents de l'Azur.

    Alors dans un nouveau tourbillon de brume et de rafale, le dieu du ciel disparut dans la nuit étoilée. En quelques instants, le souffle de son vol fut loin et le maître des prières s'appuya sur son bâton pour ne pas s'effondrer. Il fixa longtemps l'horizon absent dans l'abîme sombre et le silence de nouveau présent et pourtant si invraisemblable. Il avait beau avoir vu et oeuvrer pour l'issue de ce rituel, il avait malgré tout du mal à croire ce qu'il venait de voir. Reprenant ses esprits il observa autour de lui. D'un pas lent il s’approcha du corps inanimé de Toräl et posa sa main sur son poignet... Il vivait toujours. Le vieil homme en fut soulagé même s'il se surprenait à avoir souhaiter le contraire. Il le laissa pourtant ainsi étendu et se dirigea sur le promontoire ou ne brûlait plus qu'une torche, qui avait miraculeusement résisté aux déchaînements de l'Azur. Son bâton résonnait sur la roche. Il atteignit le carré des Cóngs qui étaient couchés, sortis de leurs traces. Le chaman poussa un soupir en repensant à la rage qu'il avait lu dans les yeux de Naïta lorsqu'il l'y avait enfermée. Son cœur se serra malgré lui en songeant à la haine et toute l'incompréhension qu'il avait dû lui inspirer à ce moment là. Il se pencha pour ramasser l'un des blocs de jade ciselé lorsqu'une lueur attira son œil. Dans l'ombre d'une des pierres de prières brillait quelque chose d'un reflet rougeâtre. Son sang se figea et le cœur au bord des lèvres il se précipita sur l'objet. Sa main le saisi et il n'eut nul besoin de le porter à la lumière de la torche pour savoir de quoi il s’agissait. Dans la pénombre il avait reconnu le pendentif de Cinabre de Naïta.

    Le vieil homme s'agenouilla sur la pointe du Destin tenant le précieux bijou des Anciens dans ses mains jointes. Il posa son regard vers l'aube timide qui rosissait à peine la ligne des dents de l'Azur à l'horizon. Une larme discrète coula le long de la joue émaciée du maître des prières et dans un chuchotement, presque un secret il laissa échapper de ses lèvres.

    « Pardonnes moi mon enfant... »

     

    à suivre...

    L'héritage de l'Azur : Chapitre XIV

     

     

    La tête colossale de l'Azur s’arrachât alors à l'obscurité. 

     

     


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