• L'héritage de l'Azur : Chapitre XXI

     

    Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

      

    L'héritage de l'Azur ©

     

      

    "Laisses moi t'aider mon enfant !"

    "Non ! Je n'ai pas besoin de vos soins, ni de vos breuvages, ni de quoique ce soit d'autre."

    Naïta repoussa d'un geste brusque l'écuelle que le Chamàn lui tendait.

    La fillette ne parvenait pas à apaiser sa colère depuis qu'elle avait croisé le chemin du vieux sage dans la forêt.

    Alors qu'elle n'avait cessé de le tenir en joue, il avait raconté très sereinement les raisons de sa présence dans la montagne. Banni de la cité par Toràl après avoir remis le médaillon de Cinàbre à l'Azur, il s'en était allé avec la conviction que son chemin croiserait celui de l'enfant. 

    Certain qu'elle était en vie, il voulait la retrouver. C'était chose faite. Même si cette dernière n'était pas du tout dans un jour de bonté. Ce qui avait décidé Naïta à abaisser la pointe de sa flèche puis à laisser le Chamàn venir avec elle jusqu'à la caverne, c'était l'attitude de Lung.

    Son frère d'écailles n'avait montré aucune crainte, aucune animosité, ni même aucune méfiance envers le vieil homme. Sa sérénité, face à cet être humain qui lui était étranger, avait convaincu l'enfant.

    Le souvenir de la pointe du Destin encore encré dans son esprit jusqu'à la cicatrice encore lourde qui pesait dans son coeur et au creux de sa paume, Naïta avait cédé aux pensées confiantes que Lung dégageait et au souvenir de l'Azur qui avait rapporté le médaillon.

    "Il faudra bien te décider à avaler quelque chose Naïta. Tu es malade et j'essaie simplement de t'aider."

    "Si vous vouliez m'aider, vous ne m'auriez pas ouvert la main en deux avant de me livrer à l'Azur pour la satisfaction de mon père."

    "Je sais mon enfant, et jamais je ne trouverai les mots pour te demander de me pardonner, mais..."

    "Mais quoi? Vous avez été banni par mon père. Il ne veut plus de vous comme il ne veut plus de moi, alors..."

    "Ton père m'a banni parce qu'il m'a vu remettre ton médaillon à l'Azur, là où il était resté, après ta chute sur la pointe du Destin."

    À ces mots, Naïta se ravisa, découvrant finalement comment les choses s'étaient déroulées. Ainsi, l'Azur n'avait pas retrouvé le pendentif de Cinàbre seul. Le Chamàn l'avait aidé.

    "À ce que je vois ce n'était pas peine perdue puisque tu le portes de nouveau sur toi. Quant à la Cité, j'aurai fini par la quitter de toutes façons. Il y a déjà bien longtemps que je n'y ai plus ma place. Seule ta présence pouvait encore avoir un sens pour te guider dans ton apprentissage."

    Naïta soupira, résignée.

    "... L'Azur est mort..."

    Le Chamàn suspendit son geste, l'écuelle dans la main alors que Lung se rapprochait d'eux. Le vieil homme tourna le regard plein de compassion vers le jeune Arcane qui vint renifler l'écuelle dans un doux ronronnement avant de regarder sa soeur.

    Naïta soupira de nouveau, détournant les yeux vers le fond de la caverne.

    "Lung a confiance en vous alors je vais être obligée de faire de même."

    "LUNG!? c'est ainsi que tu te nommes noble jeune Arcane." déclara le Chamàn en le regardant s'éloigner. 

    "C'est ainsi que JE l'ai appelé!" repris Naïta toujours agressive.

    "Sans doute était-ce la volonté de l'Azur."

    "Comment ça?"

    "Que toi et Lung deveniez des "inséparables". D'une certaine manière, l'Azur t'a confié sa progéniture et, à travers lui, bien plus qu'un frère de sang."

    Naïta se redressa pleine de colère et cracha : 

    "Arrêtez donc vos prophéties stupides! L'Azur ne désirait rien me confier. Il serait toujours en vie si mon père ne l'avait mortellement blessé!"

    "Tu as peut-être raison, mais l'Azur avait certainement prévu ce qui est arrivé. Jusqu'à sa propre mort. Chez les Arcanes, la mort n'est pas une fin mais un don de soi."

    "Comment pouvez vous affirmer de telles choses? Vous ignorez tout de ce qui s'est passé ici... Vous ignorez tout de ce que nous avons dû faire pour survivre. Tous ces jours d'attente, toutes ces heures à espérer son retour, la faim, le désespoir, la peur..."

    Soudain, les mots s'étranglèrent dans la gorge de la fillette et elle baissa ses yeux bleus luisants qui venaient de transpercer ceux du vieillard et qui se remplissaient à présent de larmes qu'elle tenta de dissimuler sans y parvenir.

    Le Chamàn eut un léger sourire empli de compassion.

    "L'Azur était votre mère à tous les deux. Je l'ai vu... ou plutôt je l'ai senti. Je ne saurai pas l'expliquer. J'ai su que tu étais en vie lorsque je lui ai remis ton médaillon. Quelque chose émanait de cette créature sacrée, et cela m'a, comment dire, rassuré... apaisé."

    "Apaisé..." Naïta soupira comme si ce mot représentait tout ce qu'elle n'avait pas connu depuis bien longtemps.

    Elle ferma les yeux un instant, inspira doucement et laissa retomber ses épaules sous un lourd poids imaginaire avant de se confier au vieil homme.

    "Quand il est enfin rentré, cela faisait des jours que nous l'attendions. Nous n'avions plus rien à manger. Il est venu, s'est couché, épuisé et à bout de forces, et m'a donné le médaillon avant de disparaitre dans un nuage de poussière."

    "De poussière?"

    Naïta opina de la tête en sanglotant.

    "C'est comme ça qu'il nous a montré le chemin pour sortir du nid."

    "Mon enfant, je t'en prie, mange. Tu dois te nourrir si je veux pouvoir t'enseigner l'autoguérison à l'aide des Cóngs."

    "L'autoguérison?"

    Sentant qu'il avait piqué la curiosité de la fillette, le Chamàn tendit vers elle l'écuelle remplie de fèves et de viande séchée. Pendant qu'elle dévorait enfin sa pitance, il la regarda, elle et Lung, l'air songeur.

    "Je n'aurais pas la prétention de savoir quelles étaient les intentions ou les voeux de l'Azur. Mais une chose est sûre, toi et Lung êtes liés. Vous avez définitivement besoin l'un de l'autre."

    "Je sais."répondit-elle.

    Tout en mangeant, Naïta se décida lentement à se livrer au maître des prières. Ce qu'elle avait vu et senti lorsque Lung était sorti de son oeuf et qu'elle l'avait touché.

    "Ainsi c'est bien cela", dit-il. "Tu n'as pas pu mêler ton sang à celui de l'Azur comme je t'ai conseillé de le faire à la pointe du Destin. Ce que les pierres divinatoires m'avaient dis, je n'ai pas su l'interpréter précisément. J'y ai vu le grand Arcane et non sa progéniture. C'était à Lung que tu devais te lier. Mais nous ignorions son existence. Aujourd'hui c'est chose faite. L'Azur le voulait ainsi. Sentant sa mort proche après avoir été blessé par ton père, cet accomplissement était encore plus souhaitable."

    "Alors vous pensez vraiment que l'Azur souhaitais que tout cela arrive?"

    "Sans doute, sinon dis moi pourquoi se serait-il tant acharné à venir te chercher?"

    Naïta haussa les épaules.

    "Je ne sais pas... Peut-être simplement pour avoir le médaillon."

    Le Chamàn la scruta un instant.

    "Je ne pense pas. Et tu le sais très bien Naïta. Il avait besoin de toi également... Pourquoi précisément ?... Cela reste une énigme, mais je suis persuadé qu'il ne t'a pas choisie uniquement pour prendre soin de Lung."

    La fillette finissait son écuelle en silence, les yeux baissés, muette et renfrognée. Ses pensées se perdaient vers le souvenir de la Source où Lung l'avait emmenée, là-haut dans les sommets.

    La porte de glace qui s'était ouverte grâce au médaillon, le pouvoir de cette eau miraculeuse...

    Depuis des lunes elle avait connu la solitude. Même avec Lung à ses côtés, elle avait souffert de cet isolement forcé.

    Aujourd'hui, ce n'était plus le cas, et malgré tout ce qui était arrivé, elle savait bien, au fond de son cœur, qu'elle avait devant elle le seul être humain en qui elle pouvait avoir confiance.

    Elle prit une longue inspiration et dit doucement : 

    "Je dois vous montrer quelque chose. Mais ce n'est pas tout près d'ici. Il n'y a que Lung qui puisse nous y conduire par les airs. Et j'ignore si il sera d'accord pour que vous nous accompagniez."

    En disant cela elle leva les yeux sur son frère qui la regardait et qui vint se coucher près du Chamàn en fermant tranquillement ses grands yeux.

    Naïta ne put se retenir de sourire.

    "Tu sais mon enfant, je ne suis pas certain de pouvoir effectuer un tel voyage, si court soit il." lui répondit le Chamàn.

    "Il le faudra pourtant."répondit-elle d'un ton soudain autoritaire. "Ce n'est pas quelque chose dont je peux simplement vous parler. Et..." Elle hésita quelques instants, cherchant ses mots.

    "J'ai besoin de vos connaissances, de votre avis. Je suis certaine que vous saurez me dire... m'aider... Parce que j'ignore ce que j'ai trouvé."

    Elle avait aiguisé l’intérêt du Chamàn. Il la regardait fixement sans rien dire. Presque comme si il avait deviné une partie de ce qu'elle avait encore à l'esprit, de ce qu'elle avait vu. Il percevait bien son besoin de soutien face à quelque chose qui la dépassait.

    Il fini par opiner de la tête en signe d'approbation.

    Ils restèrent ainsi, silencieux, leurs cœurs bercés par le doux grondement du sommeil de Lung, étendu près d'eux.

    ____________

     

    Les jours, les semaines et les lunes passèrent. Plus vite que chacun l'aurait cru ou souhaité. Chaque matin le rituel du levé et l’accueil de l'astre du jour avec les pierres de prière était devenu un automatisme, une nécessité.

    Le Chamàn apprenait à Naïta tout ce qu'il savait, toutes les connaissances dont elle aurait besoin pour un après, que tous deux sentaient venir.

    La fillette grandissait, son corps changeait, se transformait. Elle devenait plus belle à chaque nouvelle lune.

    A force d'entrainements, d'enseignements et de partage de tout ce que le Maître des prières pouvait lui transmettre, elle maîtrisait le combat, la paix intérieure, la concentration, les différents chants et notes vibratoires pour l'ouverture des portes du Ciel.

    Elle avait appris très rapidement comment parvenir à se soigner seule avec l'aide des Cóngs. Leur puissance était décuplée lorsqu'elle versait dans le creux des pierres un peu du sang de l'Azur.

    Lorsqu'elle avait montré au Chamàn ce précieux cadeau que lui avait fait l'Arcane, il lui avait parlé de toutes ses vertus, jusqu'ici légendaires. Et les anciens écrits disaient vrai. La preuve était faite. 

    Toute blessure ou maladie disparaissait instantanément du corps lorsque on se trouvait dans une porte du ciel ouverte par des Cóngs emplis du précieux liquide.

    Chaque journée se déroulait autour de ces expériences, de parties de chasse, de confection de nouveaux vêtements, de fabrication d'armes plus efficaces, de lectures des textes sacrés des Anciens, de discussions autour d'un repas le soir près du feu.

    Peu à peu, la caverne revêtait une autre forme, se paraît d'une atmosphère plus vivable et chaleureuse. La Vie devenait douce.

    Naïta s'était même fabriqué une sorte de tunique avec des écailles de Lung, tombées lors de ses mues. 

    Lui aussi grandissait. Il restait difficile de savoir si il atteindrait un jour la taille de l'Azur mais ce n'était pas primordial dans l'esprit de la jeune fille.

    Ce qui devenait important pour elle, c'était de conduire le Chamàn dans la grotte mystérieuse. L'eau miraculeuse qu'elle avait rapporté de là-haut était épuisée. Elle en avait bu de temps à autre lorsqu'elle se sentait fatiguée, qu'elle ne mangeait pas encore à sa faim ou lorsqu'elle se sentait simplement fébrile.

    Elle sentait en elle le besoin de retourner en chercher. Sans vraiment savoir si c'était une bonne idée.

    Puis vint un jour où, sans raison apparente, le Chamàn se tenant sur le bord de la corniche, appuyé sur son bâton, observait les montagnes en silence.

    Naïta s'approcha de lui. Elle observa son visage. Impassible, serein et pourtant fermé et grave.

    Elle s’apprêtait à lui demander ce qui semblait le préoccuper lorsqu'il lui dit : 

    "Je dois partir mon enfant."

    Bouche bée, la jeune fille ne sut quoi répondre. Le maître des prières se tourna vers elle.

    "Il est temps pour moi." ajouta-t-il avec un doux sourire résigné.

    Naïta comprenait bien ce que ces simples mots signifiaient. Mais elle n'était pas prête à les entendre. Les larmes montèrent à ses yeux bleus et elle secoua la tête.

    "Non... non Maître. Vous ne pouvez pas nous laisser. J'ai besoin de vous."

    "Non Naïta, tu n'as pas besoin de moi. Plus maintenant."

    La jeune fille s'effondra à terre.

    "Si. Vous ne pouvez pas partir... Vous allez nous abandonner, comme l'Azur..."

    Le vieil homme s'accroupit près d'elle et pris sa joue rose dans le creux de sa main flétrie.

    "Mon temps s'achève mon enfant. Je vais prendre le chemin vers les Ases."

    "Non il y'a forcément un moyen de..."

    Et brusquement elle leva les yeux vers lui. Pleine d'espoir, touchée par une révélation soudaine.

    "Je dois vous emmener... Je dois vous montrer la Source !"

    "La Source ? Quelle Source ?"

    Mais elle ne laissa pas le temps au Chamàn d'en demander plus. Elle se précipita vers son frère d'écailles.

    "Lung ! Il faut que tu nous emmène."

    ____________

     

    Il n'y avait pas de mot pour décrire ce que le vieil homme ressentait en cet instant. Outre l’expérience du vol à dos d'Arcane, la volatilisation d'un mur de glace immense lorsque Naïta y avait insérer son médaillon de Cinabre et à présent, la splendeur irréelle de cette eau limpide et de ces colonnes gigantesques au quatre coins de cette énorme caverne.

    Le Chamàn avait devant lui tout ce qu'il avait toujours pensé réel mais sans jamais l'avoir vu ni touché ou senti.

    Tout cela n'avait été jusqu'à aujourd'hui que des légendes presque oubliées sur des parchemins vieux de plusieurs siècles.

    Il admettait en son fort intérieur ne jamais y avoir totalement cru lui même.

    Mais à présent...

    A présent il comprenait tant de choses. Tous les messages dans les pierres, la lignée dont descendait Naïta, le don que l'Azur lui avait accordé et le fait que Lung lui fasse découvrir cet endroit.

    Tout était aussi clair que cette eau sacrée qui s'écoulait lentement dans la grande vasque rocheuse.

    Naïta s'était approché de sa surface sans reflet et avait sorti sa petite gourde de sa besace.

    "Maître, cette eau a un pouvoir. Je suis sûre qu'elle peut vous aider."

    Mais le Chamàn déclina d'un geste.

    "Oh non mon enfant. Je ne me risquerai pas à en avaler une seule goutte."

    "Mais elle n'est pas dangereuse au contraire. J'en ai bu et elle a fait plus que me guérir."

    "Bien sûr. Je n'en doute pas. Mais nous sommes en présence de la Source Sacrée Naïta. Et c'est un bien précieux dont il ne faut surtout pas abuser."

    "Il ne vous en faudrait qu'une gorgée pour..."

    "Pour quoi, Naïta ?"

    La jeune fille baissa les bras et sa gourde et le regarda, désemparée.

    Le Chamàn sourit doucement.

    "Pour devenir immortel ?"

    Naïta observa autour d'elle, perdue.

    "Je ne sais pas. Est-ce qu'elle a ce pouvoir ?"

    Le vieil homme prit une longue inspiration et leva les yeux sur la haute voûte au-dessus d'eux.

    "Ha ! C'est incroyable. Il y'a quelques heures encore je n'aurais jamais pensé que cet endroit existait vraiment, ou existait encore."

    "Vous savez où nous sommes ?"

    "Oui, je pense pouvoir l'affirmer. Lung t'a conduite jusqu'ici pour te montrer le lieu dont tu es désormais gardienne Naïta."

    "Gardienne ?"

    "Oui... Je ne me trompais pas lorsque j'ai su dès ta naissance que tu descendais d'une lignée bien plus ancienne que ne voulaient l'admettre tes parents. Je ne me trompais pas non plus quant à la ressemblance frappante qu'il y'avait entre toi et le peuple des Anciens. Et je ne me suis pas trompé lorsque j'ai su que l'Azur ne t'avais pas tuée mais au contraire gardée en vie. Ce que j'ignorais c'était pour quelle raison exactement. J'ai d'abord pensé que tu devais protéger Lung et rien de plus, mais tout s'explique aujourd'hui."

    "Je ne comprends pas."

    "Et pourtant, regardes autour de toi Naïta. Nous sommes en présence de la Source du Destin. Nous sommes dans le domaine sacré des Ases, au cœur de la montagne des Dieux, dans les dents de l'Azur. Et la seule clé qui ouvre ce lieu secret, c'est ton médaillon. C'est pour cela que l'Arcane est venu te chercher. Pour en faire de toi la gardienne. Et il ne s'agit pas seulement de conserver cet endroit caché. Les quatre colonnes que tu vois ici sont bien des Cóngs géants. Ceux là même qui hantent les récits des Anciens, le jour où les hommes ont tenté d'ouvrir avec ces pierres phénoménales, une porte du Ciel colossale, dans laquelle les forces d'attraction sont devenues si puissantes que la Terre, l'eau et le ciel se sont rencontrés, créant un cataclysme qui marqua tous les peuples de ce monde. A présent, nous savons que c'est ici que les Arcanes les ont cachés. C'est pour cela que je te dis que tu ne détiens pas seulement la clé d'une source d'éternité, mais aussi celle d'une arme redoutable si elle était découverte par de mauvais esprits."

    Naïta semblait tétanisée. Les mots du Chamàn lui étaient tombés sur le corps comme des poids de plus en plus lourds. Elle comprenait soudain tout ce que cela impliquait.

    Jamais plus elle n'aurait une vie normale. Jamais elle ne retournerait dans la Cité. Jamais elle ne reverrai les siens. Mais d'ailleurs, qui étaient-ils ? Depuis le soir où l'Arcane l'avait emportée avec lui sur la pointe du Destin, elle avait bien pris conscience que personne au sein de son peuple ne la considérait comme l'une des leurs.

    Elle n'avait jamais vraiment songé à cette éventualité mais ce que le Chamàn affirmait lui semblait vrai et implacable.

    Et sa vie défilait maintenant sous ses yeux comme une éternelle existence de solitude, d'isolement, une punition, une destinée empoisonnée par un devoir divin et irrévocable. 

    Elle n'avait pas souhaité cela, mais elle n'avait pas le choix.

    Le Maître des prières le voyait bien sur son visage.

    "Naïta..."

    La jeune fille se mit à errer lentement autour de la Source. Silencieuse.

    "Mon enfant j'ai conscience du fardeau que cela doit représenter pour toi."

    "Mais je n'ai rien d'autre à faire, c'est cela ?"

    Le vieil homme baissa les yeux et se dirigea vers la source.

    "Tu m'as dis ce que t'avais procuré cette eau miraculeuse quand tu l'as touchée et lorsque tu en as bu."

    "Oui."

    "Si l'on en croit tous les écrits des Anciens, - et je pense qu'à présent tout est possible, puisque cet endroit existe bel et bien -, cette eau possède beaucoup de pouvoir. Mais je te conseille de ne pas en abuser. Associée au sang de l'Arcane elle donnerai ce que ton peuple appelait le "Sorna". Un élixir puissant de longévité."

    Naïta se retourna vers lui.

    "Mais alors pourquoi ne pas l'utiliser pour vous Maître ? Vous pourriez rester, vous pourriez m'aider..."

    "Ce n'est pas à moi de m'en servir Naïta. Je pense que cela reste le privilège du gardien de la Source du Destin. Afin de pouvoir la protéger le plus longtemps possible. C'est désormais le devoir que tu dois remplir avec Lung."

    Naïta se blotti contre son frère qui l'avait rejointe.

    "Pourquoi ne pas vous servir de ce pouvoir qui nous est offert. Si le destin a bien voulu que je vous montre ce lieu, il y a bien une raison."Dit-elle.

    "Il s'agit de ton héritage Naïta. Celui que l'Azur a voulu que tu conserve précieusement. Quant à moi, je ne ferait rien de cette éternité qui t'est offerte. Pour toi elle a une utilité car tu as une mission dans cette vie. Pour moi, défier la mort serait une erreur. Comme je te l'ai déjà dis, mon temps touche à sa fin. Quitter ce monde n'est qu'une suite pour moi. La mort est simplement un autre chemin. Je peux passer de l'autre côté en toute sérénité. Il n'est pas prudent de vouloir contrer l'immuable. Retenir une âme n'est pas une bonne chose. Elle risquerait de s'étioler, de se déchirer lentement et douloureusement si je tente d'aller à l'encontre de mon destin."

    Naïta serra le museau de Lung contre sa poitrine, grattant doucement sa gorge bleutée.

    "Vous êtes en train de me dire mon dessein est une malédiction et rien d'autre. Que se passera-t-il pour mon âme ?"dit-elle sarcastique avant de poursuivre.

    "Me voilà forcée à l'éternité. Comme l'Azur, comme Lung. Mais si je suis mortellement blessée comme l'a été notre mère par mon père... ?"

    "Si tu ouvre une porte avec les Cóngs emplis du mélange Sorna tu dois pouvoir guérir n'importe quelle blessure, régénérer ton corps, le rajeunir ou le maintenir dans son état de jeunesse actuelle."

    "Oui. Et cette immortalité a un prix. La solitude, la mort des êtres chers que l'on ne peux sauver..." dit-elle en regardant le Chamàn.

    Le Vieil homme se détourna d'elle.

    "Tu n'es pas seule Naïta. Tu as Lung avec toi. Et avant ma venue tu t'étais plus qu'habituée à cette solitude. Je ne peux pas rester plus longtemps. En effet, ce pouvoir que ton rôle t'inflige se paye. Ce que l'on vole à la Nature, tôt ou tard il faudra le lui rendre. Je n'ai pas de réponse sur ce que l'avenir te réserve. Je sais seulement que tu es assez forte pour endosser ce devoir pour lequel l'Azur t'as choisi."

    "Même si ce n'est pas mon choix. Sans mort il n'y a pas de vie. Vous l'avez toujours dis. Et me voilà obligée de rompre ce cycle sacré parce que ma tâche m'y autorise."

    Sur ces derniers mots de la jeune fille, ils restèrent tous les trois dans la caverne, écoutant l'écoulement cristallin de la Source du Destin.

    Plusieurs heures plus tard, après de longs silences où les esprits s'entendaient malgré tout, le Chamàn pris le chemin des hauteurs, la neige s'était mise à tomber sur les sommets, Naïta scella de nouveau la porte de glace après avoir emporté une gourde bien remplie de l'eau de la Source du Destin. 

    Ils se quittèrent sans un mot alors que le vieil homme disparaissait dans un nuage blanc et tournoyant, Naïta grimpait sur le dos de Lung en entonnant une note douce. Tandis que des larmes chaudes coulaient le long de ses joues, son frère déploya ses ailes et plongea dans les nuages chargés de flocons.

     

    à suivre...

     

        La caverne de la Source du Destin... 

     

     

     

     

     

     


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