• L'héritage de l'Azur : Chapitre XXII

     Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

      

    L'héritage de l'Azur ©

     

     

    Les années sur les dents de l'Azur défilaient au fil de lunes grandioses éclairant les sommets de leur lumière laiteuse, de levés de soleil dorés ou glacés selon les saisons. Dans la grotte de Naïta et Lung il faisait toujours tiède. Même au cœur de l'hiver si froid, le nid de pierres chaudes maintenait l'atmosphère autour d'une douce température. 

    A force de solitude et surtout d'ennui, la jeune fille était partie en exploration dans les montagnes. Chevauchant son frère, chaque jour était devenu une expédition, une reconnaissance. Et le temps lui avait permis d'apprendre de quoi était fais le monde qui l'entourait. Elle avait poussé ses recherches jusqu'au confins de pays inconnus, gardant ses distances avec les autres êtres humains, les peuplades et autres villages ou citées qu'elle avait aperçus depuis le ciel.

    De ses voyages elle avait ramené parfois certains objets, des armes, des livres ou même de petits meubles dénichés dans des habitations à l'abandon.

    Sa caverne était devenue une vraie maison.

    Elle ouvrait fréquemment des portes à l'aide des Cóngs emplis d'un léger mélange de Sorna pour se maintenir à l'âge où elle se sentait bien, autour de ses quinze années alors qu'elle en avait atteint une vingtaine. Mais elle ne comptait plus depuis bien longtemps.

    Un jour, au cours d'une chasse au Bharal, elle était descendu vers les forêts de grands pins. Repérant un sentier, elle s'était laissé guider vers une pente douce que les animaux n'étaient pas les seuls à emprunter apparemment. Mue par l'envie de revoir ou ressentir des choses qui lui revenait d'une enfance lointaine elle suivi la piste quelques instants lorsqu'elle entendit des bruits de pas.

    Elle banda son arc et attendit que sa cible se présente devant elle. Un moment plus tard, un jeune homme apparu au détour du chemin.

    Il était vêtu modestement d'une sorte de pèlerine de moine, un sac de toile sur l'épaule et un simple bâton à la main.

    En voyant Naïta il se figea et leva ses mains, tremblant et déjà rendu au sort funeste qu'elle pouvait lui réserver.

    « Je vous en prie. Ne tirez pas, je ne possède rien. Je ne suis qu'un simple voyageur et pèlerin. »

    Naïta le garda en joue.

    « Et que fais tu sur ce chemin ? D'où viens tu ? »

    « De la Cité des nuages. »

    La jeune fille fronça les sourcils sans baisser la pointe de sa flèche.

    « Ah vraiment ? Alors dis moi comment se porte la cité ? Depuis que je suis partie, des choses ont du changer ! »

    Le jeune moine baissa les bras en scrutant le visage de Naïta.

    « Partie ?... Mais qui êtes vous ? »

    « Le nom de Naïta ne te dit rien ? »

    Il recula de quelques pas, prenant son bâton comme pour se défendre, le visage devenu livide comme si il venait d'être traversé par les limbes d'une âme errante.

    « Tu n’es pas Naïta ! »

    « Bien sûr que si, c’est mon nom… NAÏTA, fille de Toräl, chef des Changü, à mon grand regret. »

    « C’est impossible ! Naïta n’a pas survécu à son sacrifice et même si c’était le cas elle aurait mon âge aujourd’hui. Tu n’es qu’un mauvais esprit qui se joue de moi en prenant son apparence d’enfant ! »

    Naïta eu un rire étonné.

    « Ton âge ?! Mais qui es-tu pour croire une chose pareille ? »

    Elle se rapprocha de lui et examina ses yeux alors qu’il reculait l’air effrayé. Quel poltron ! Poltron ?! Mais ce pouvait-il que…

    « Yâo ? »

    Le jeune homme prit ses jambes à son cou mais Naïta cria.

    « Ey ! Attends… reviens ici ! »

    Elle jeta quatre pierres sur lui qui formèrent un carré au sol dans lequel Yâo se retrouva instantanément paralysé, tandis qu’une note grave résonnait, créant autour de lui une porte du Ciel, minuscule, mais suffisante pour clouer le jeune homme sur place. Yâo gesticulait comme un lapin prit au collet.

    « Relâche moi sorcière ! »

    Naïta sourit en s’approchant de lui. Ce rictus moqueur était pourtant familier au jeune homme.

    « Qui es-tu ? » lâcha-t-il exaspéré.

    « Je te l’ai dis imbécile ! Vas-tu me croire à la fin ?! »

    « Je ne te crois pas…Démon ! »

    Naïta haussa les sourcils dans un long sifflement. Appuyant les poings sur ses hanches elle hocha la tête, le considérant d’un air amusé.

    « Eh bien ! De mieux en mieux ! »

    Yâo la regarda soudain étonné.

    « Ey ! Mais…comment fais-tu ? Tu parles alors que… qui fait vibrer les pierres ? »

    La jeune fille éclata d’un rire cristallin qui résonna en écho sur les sommets alentour.

    Puis elle prit un air grave et rapprocha son visage de celui de Yâo presque à le toucher.

    « JE suis Naïta. C’est moi qui autrefois ai fais venir l’Arcane sur la Cité. C’est ce jour là que tu as été blessé et je m’en excuse une nouvelle fois. Tu as aussi été le seul à me défendre et à t’opposer à mon sacrifice et, pour cela, je te laisse la vie sauve ! »

    Yâo n’en croyait pas ses oreilles ni ses yeux. Naïta et lui avaient grandit ensemble et étaient nés sous la même Lune. Pourtant elle paraissait avoir à peine quatorze printemps alors qu’il venait d’entrer dans sa vingt-cinquième année. Elle avait toujours l’allure d’une enfant et s’exprimait comme une adulte avec des attitudes puériles.

    Le regard de la jeune fille se fit plus profond, soudain plus inquiet.

    « Dis moi… comment va ma mère, Daïa ? »

    Yâo déglutit et baissa les yeux. Si c’était bien Naïta qu’il avait face à lui, la réponse n’était pas évidente.

    « Eh bien ? Tu as avalé ta langue, trouillard ?! »

    Piqué au vif, le jeune homme se mit à crier en se débattant comme un pantin désarticulé, suspendu à quelques pouces au-dessus du sol. C’en était trop. Se faire insulter de la sorte par une vulgaire fillette !

    « Ah ! ça suffit !! Qui est le plus trouillard de nous deux ?... Pour m’avoir ficelé dans ta porte ridicule, c’est vrai qu’il faut un sacré cran ! »

    Naïta fulmina, telle une gamine vexée. Elle dodelina de la tête vers lui en le narguant.

    « Ah oui ?! Et comment faire autrement pour retenir un lâche qui s’enfuit, hein ? Comment savoir ce qu’il cache ? »

    Yâo serra les dents, tentant désespérément d’échapper à l’étreinte de la porte. Mais la vibration restait puissante dans cet espace, aussi petit soit-il. Ce qui résonnait autour d'eux n'était pas humain. Comment faisait-elle ?

    « Je ne cache rien », cracha-t-il.

    « Alors réponds moi !... Comment va ma... »

    « … Elle est morte ! »

    Le cri de Naïta avait été fauché par celui de Yâo. Il avait lâché sa réponse en hurlant comme pour se délivrer d’un poids si lourd que son visage en était écarlate et il semblait à bout de souffle. Naïta avait reculé, son sourire narquois aussitôt effacé de ses lèvres figées, ouvertes sur des mots qui ne venaient pas.

    « Daïa est morte… » Soupira Yâo dans un murmure presque inaudible, évitant le regard devenu noir de Naïta.

    « C’est mon père. » affirma-t-elle, comme une évidence. Mais Yâo secoua la tête, comme épuisé, pour la détromper.

    « Non… le chagrin, la tristesse de t’avoir perdue l’ont rongée. Elle s’est enfermée dans le temple, le goût de la vie l’a quitté et le temps a fait le reste.»

    Les yeux de Yâo semblaient embués comme s’il parlait de sa propre mère. Sans attendre que Naïta réagisse il poursuivit.

    « Ton père a pris une autre femme depuis… elle lui a donné un fils… »

    Naïta réprima un frisson.

    « … Il s’appelle… »

    « Ça suffit ! »

    Impérieuse, la jeune fille avait levé la main. La note vibratoire s’arrêta du même coup et Yâo s’étala à ses pieds. Le visage de Naïta était défiguré par la colère. Ses yeux étaient grands ouverts et ses cheveux dressés sur sa tête comme une furie prête à fondre sur sa proie. Pourtant elle reculait, la main toujours tendue devant elle comme pour se protéger du jeune homme. Puis les quatre pierres quittèrent le sol et Naïta les cueilli au creux de sa paume sous le regard abasourdi de Yâo.

    « Tais toi !... et vas-t-en ! » lâchât-elle, écœurée. Elle se détourna de lui et entama la remontée vers les sommets. Yâo se précipita à sa suite.

    « Attends ! »

    Mais Naïta se retourna et le repoussa violemment, l’envoyant rouler six pieds plus bas. Indigné, le jeune homme se releva aussitôt, époussetant sa tunique.

    « Je dois me rendre au pic d’Asgard, sur les dents de l’Azur, cela fait partie de mon cheminement spirituel. »

    Naïta eu un haussement d’épaule et sourit, l’air désabusé.

    « Tu n’iras nul part. Tu n’iras pas plus loin que ces pierres ! » Annonçât-elle en traçant une marque au sol du bout de sa chausse.

    « Le reste est mon domaine et je t’interdis d’y mettre les pieds ou je te tuerai. »

    Yâo réprima un rire moqueur mais se repris aussitôt.

    « Dans ce cas, viens avec moi. Rentre à la Cité… reviens parmi nous. »

    Mais il avait parlé sans réfléchir, cherchant simplement à ramener avec lui la raison qui l'obligeait à rebrousser chemin. Naïta plissa ses yeux perçants et le fixa avec une moue de dégoût.

    « Parmi vous ?! » Elle cracha à terre, presque sur lui.

    « Parmi vous ?!! » répétât-elle folle de rage. « Vous qui m’avez trahie, qui m’avez rejetée et donnée en pâture à l’Azur pour avoir la paix ! »

    Yâo voulu se défendre mais elle ne lui laissa pas l’occasion de parler, le piétinant de ses mots, lourds de menaces.

    « Cette paix ne durera pas. Tu m’entends ?... dis leur qu’ils n’en ont plus pour longtemps crois moi !... je n’ai rien à faire dans cette cité maudite, je ne suis pas des vôtres et ne l’ai jamais été. Je suis de la race sacré des Anciens et je vaux mieux que vous tous ! Pourquoi voudrais-je d'un peuple damné ? Vas-t-en !.... toi et tes idées insensées ! »

    Même si Yâo pouvait imaginer les raisons de Naïta, il ne pouvait comprendre tout ce que le venin de ses paroles exprimait. Il tenta malgré tout dans un dernier élan de s’agripper à la veste de la jeune fille.

    « Oh ! Naïta, je t’en prie, au nom du Ciel ne… »

    Mais ces derniers mots se perdirent, couverts par un grognement redoutable et il suspendit son geste. Yâo blêmit en voyant se dresser devant lui un Arcane, la gueule fumante et la langue fendue s’extrayant de ses crocs acérés, humant l’air et sa victime potentielle. Le jeune homme recula, terrifié. La Bête se tenait depuis le début derrière un énorme rocher qui surplombait le chemin rocailleux, avant lequel Naïta l’avait arrêté. Tout se bousculait à présent dans l’esprit du jeune homme. La jeune fille ne bougeait pas, confiante, caressant même le cou du monstre. Ainsi l’Arcane était son acolyte ? Comment était-ce possible ? 

    « Pourquoi appelles-tu le Ciel » demanda-t-elle ironique. « Il est devant toi!... tu dois excuser Lung, il ne fais que me protéger, d’ailleurs s’il ne t’a pas encore tué c’est uniquement parce que je ne lui en ai pas donné la permission. »

    Puis elle se mit à lui gratter le museau.

    « Tu as entendu mon grand ? Nous voilà orphelins tous les deux à présent.»

    Elle caressa la longue moustache argentée qui flottait dans l’air, légère, comme soulevée par un vent invisible. Le regard reptilien de l’Arcane fixait dangereusement Yâo, lui laissant la très nette impression qu’il n’attendait qu’un ordre pour le dévorer.

    « Nous avons tous deux perdu notre mère. » poursuivit la jeune fille sans plus prêter attention à Yâo toujours sur le qui-vive et fasciné par Lung.

    « Mais c’est aussi une bonne chose ! » reprit Naïta, « Voilà ma mère libérée de ses souffrances et cela me donne une raison de plus pour tuer Toräl et sa descendance. »

    Le jeune homme eu un hoquet de surprise et ne put se retenir en entendant les intentions meurtrières de la jeune fille.

    « Mais... il s’agit de ton frère ! »

    Naïta suspendit son geste et l’Arcane se remit à grogner de façon inquiétante. La jeune fille bondit sur Yâo comme un félin, brandissant la lame de sa dague effilée sur le cou du jeune homme tandis que Lung rugissait derrière elle. Un instant, Yâo eu une étrange vision. Les yeux fous de Naïta, cernés de volutes blanches et la tête couronnée des cornes de l’Arcane. Il était tombé à la renverse, à la merci de l’arme d’une enfant qui avait autrefois partagé son existence et ses jeux. Le regard agressif de Naïta n’avait plus rien de vivant ni de reconnaissable. Elle hocha la tête en direction de Lung qui se tenait prêt, à deux pas derrière elle.

    « Le voilà mon frère ! C’est lui. Le seul et l’unique. De qui me parles-tu ? D’un enfant que je ne connais pas, dont je n’ai que faire et que je tuerai probablement un jour !... Alors, rentre leur dire. Vas donc les prévenir, tous, qu’ils ne se réjouissent pas trop. Que leur Ciel ne sera plus jamais sûr, que leur existence ne sera plus jamais tranquille, qu’ils ne connaîtront plus jamais le repos. Le domaine des cieux jusqu’ici m’appartient et que personne ne s’avise de le fouler ou cela entraînera mort et vengeance sur la Cité. C’est clair ? »

    Yâo sentait la lame entailler sa chair et un filet de sang tiède couler le long de sa gorge. Incapable de parler, il acquiesça d’un signe de tête. Naïta le repoussa contre terre avant de reculer contre Lung en rengainant sa dague.

    « À présent vas-t-en, poltron ! »

    Yâo accusa une fois de plus, sans protester, l’insulte qu’il avait mainte fois entendue. Il serra les dents en se relevant et repris sa besace sur l’épaule. Sans même un dernier regard, il entama la pénible descente qu’il avait eu tant de mal à gravir. Un sentiment de frustration immense s’empara de lui. Tout ça pour en arriver là ! Que pourrait-il bien raconter à son retour dans la cité ? La vérité ? Le croirait-on seulement ? Et Toräl ? S’il venait à savoir que l’Arcane hantait de nouveau la montagne, il repartirait en guerre et le Ciel seul savait ce qu’il adviendrait de Naïta. C’était impossible ! Même si elle l’avait amplement humilié, il ne se sentait pas le courage de la dénoncer. A moins que ce ne soit une fois de plus de la lâcheté. Peu lui importait, et après tout tant pis ! Il passerait encore pour ce qu’il était. Un pleutre !

    Il avait à peine fait quelques pas qu’il entendit rugir derrière lui et Naïta crier à tue tête.

    « Plus vite… plus vite !! »

    Elle lançât au ciel son rire d’enfant diabolique.

    « Dis leur qu’ils prieront pour leur vie, ils auront sans cesse peur, ils craindront la sorcière des nuages, parce qu’ils ont osé la chasser un jour, simplement parce qu’elle était différente ! »

    Yâo accéléra le pas malgré lui, manquant de trébucher à plusieurs reprises et de tomber dans le vide le long de la paroi rocheuse. Il se serrait volontiers couvert les oreilles pour ne plus entendre ces paroles s’il n’avait pas eu besoin de garder l’équilibre à chaque seconde. Au bout d’un moment, il ralentit la cadence puis s’arrêta, guettant ce qu’il perçut comme un bruit de battement. L’Arcane avait pris sont envol. Il était parti. Mais Naïta ! Où était-elle ? Le jeune homme pris conscience qu’il devait faire vite s’il voulait trouver un abri sûr pour la nuit. Le retour à la cité lui prendrait encore quatre longs jours de marche. Il devait rejoindre la petite caverne où il avait passé la nuit précédente et celle-ci n’était pas tout près. Avec un soupir, il repris sa descente sur le chemin de pierres glissantes qui roulaient et se dérobaient sous ses pieds. Soudain une pensée l’arrêta. Il réfléchis un instant et se tourna vers le sommet. Il ne pouvait être question de remonter bien sûr. Pourtant… Il fouilla sa besace et en sorti une cisaille de métal et entreprit de creuser la roche avec son instrument en le frappant d’une pierre. Après plus d’une heure d’effort, d’acharnement et de sueur, Yâo, essoufflé et à bout de forces, contempla son œuvre. Une petite cavité pas plus grosse que le poing mais suffisante pour ce qu’il souhaitait en faire. Il rangea son outil et détacha ce qu’il avait autour du cou pour le déposer dans le trou qu’il avait creusé. Pendant un moment il resta là, hagard, prostré, comme recueilli pour une ultime prière, à regarder le dernier présent qu’il laissait à son amie. Alors, seulement après quelques minutes qui lui parurent une éternité, il se releva et repris le chemin de la cité, quittant ce lieu où il se promit de ne jamais revenir. Le vent s’était levé et d’inquiétants nuages noirs s’amoncelaient vers lui. La pluie ne tarderait pas et avec elle un brin de mélancolie qui apaiserait peut-être les émotions du jour. Mais rien ne serait plus pareil à présent. C’était bien Naïta qui régnait sur la montagne, mais l’âme de son amie d’enfance était partie, avec l’emprise que le temps n’avait plus sur elle. La haine l’avait broyée et chassée de son innocent visage d’éternelle petite fille. Yâo espérait seulement que son offrande lui rappellerait quelques lointains souvenirs. Dans le creux de la roche trônait un petit cordon de cuir auquel pendait une longue dent d’ivoire, un peu jaunit par le temps et souillée de sang séché.

    ___________

     

    C’était à peine l’aurore à l’entrée de la caverne et même couverte de lainages épais, Naïta réprima un frisson en sortant de son cocon minéral. Mais le froid était vivifiant et la réveilla comme gifle au visage. Tout était si calme, le ciel si limpide et l’air si pur. Les dernières étoiles scintillaient à l’ouest luttant pour exister encore un peu dans le bleu profond de cette fin de nuit. La fillette s’étira longuement et bâilla en à s’en arracher la mâchoire. L’air glacial et le parfum de la neige entrèrent dans ses poumons et elle fit un rapide tour d’horizon sur ce décor teinté de bleu, éternellement silencieux et à peine éveillé. Puis la tête de Lung bouscula doucement son épaule. La fillette se tourna vers lui et tendit sa main pour caresser le museau anguleux du jeune Arcane.

    Lung lécha doucement de sa langue fendue la large cicatrice qui traversait la paume de l’enfant comme un éclair blanc du pouce au poignet. Naïta prit la grosse tête de son compagnon dans ses bras, serrant sa poitrine et sa joue contre le front écailleux. Puis s’écartant de lui elle admira encore une fois les grands yeux jaunes fendus de noirs qui la regardaient avec calme. Naïta sentit la fierté gonfler sa poitrine. Qu’il était beau et puissant ce frère du ciel, cet ami que l’Azur lui avait donné. Ils étaient destinés l’un à l’autre et se devaient désormais de veiller l’un sur l’autre. Et puis ils étaient seuls. Seuls contre tous mais ce n’était pas grave car à cet instant la fillette s’imaginait invincible, se sentant pousser les ailes que son frère déployait pour deux. Frottant sa paume contre les écailles rugueuses elle se retourna vers la mer de nuages qui recouvrait les plus hauts sommets partout à la ronde. Le Soleil se levait changeant le bleu en rose orangé sur la surface poudrée.

    « C’est l’heure mon grand. Tu es prêt ? »

    Lung répondit par un doux grognement.

    Naïta s’avançât le long de son cou pour venir coller son cœur contre celui de son frère, étreignant le poitrail de l’Arcane. Leurs organes de vie battaient à l’unisson. Sous son encolure, la couche d’écailles était plus mince et il en émanait une douce chaleur, bienfaisante et rassurante. Ici, Naïta ne risquait rien. Ici, elle ressentait pleinement cet amour qu’elle éprouvait pour son compagnon et celui que ce dernier lui rendait. Ce cœur qu’elle écoutait résonner au creux des entrailles de l’Arcane était devenu sa propre vie. S’il cessait de battre, le sien ferait de même. La fillette se sentit subitement si fragile qu’elle rouvrit les yeux pour échapper à cette angoisse soudaine. Lung tourna vers elle un œil bienveillant comme pour la rassurer. Naïta sourit. Oui, bien sûr ils ne risquaient rien tant qu’ils étaient ensemble. Ils ne devaient pas se quitter, ils ne se quitteraient jamais. Rien ne pourrait les séparer et il ne pouvait y avoir de fin à leur histoire. Les inséparables régnaient sur la montagne à présent et pour toujours. Ces pensées résonnaient comme des promesses de bonheur infini à l’esprit de la fillette et elle prit une profonde inspiration de cet air glacé des hauts pics avant de grimper sur le dos de Lung.

    C’est là qu’était sa place, les pieds glissés dans le repli des ailes, les doigts entrelacés à la crinière d’argent, tout son corps lié à celui de son frère de sang. Les deux orphelins du sommet du Monde, gardiens à jamais de la Source du Destin, héritage sacré de l’Azur.

    Une caresse de Naïta donna l’impulsion à Lung pour s’avancer au bord du monstrueux précipice. Un gouffre sans fin empli de brouillard épais comme une purée grise et froide. L’appel de l’abîme était fort pour le frère comme pour la sœur. C’était l’envol, l’invitation du Ciel, le rituel qui rythmait leur vie. C’était aussi la chasse, la survie, le recommencement, les cycles de l’existence. L’éternité était à ce prix et l’espoir de vengeance s’y agrippait à coups d’ongles et de griffes.

    Ils régnaient, avec les oiseaux et les nuages sur l’immensité du domaine céleste. C’était le départ, le basculement, l’instant où tout aurait pu finir, pourvu qu’ils soient accrochés l’un à l’autre. Tomber, mourir, disparaître en embrassant l’infini. Faire pour toujours partie du firmament. Au moment de sombrer, Naïta ferma les yeux et ouvrit ses bras offrant son visage apaisé aux premiers rayons du Soleil qui réchauffèrent un instant ses joues glacées.

    Alors le corps de Lung plongea à pic. Repliant ses ailes contre ses flancs, frôlant d’un cil la paroi rocheuse aussi vite qu’un vent de tempête, ouvrant grand la gueule pour mieux se griser de ce saut dans le vide incertain et se défier de la mort. L’esprit de Naïta, en parfaite harmonie avec son Arcane, enivrée elle aussi par cette sensation puissante de la chute, le cœur au bord des lèvres, laissa échapper un cri de guerre repris de plus belle par Lung hurlant à la ronde. L’écho de leur rugissement résonna sur les sommets et les Inséparables disparurent dans l’océan de brume laissant à peine quelques volutes blanches virevolter sur leur passage.

     

     

    FIN…

     

     

    L"héritage de l'Azur : Chapitre XVIII

      

     

     

     Plongeon dans la Brume.

     

     


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