• Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

      

    L'héritage de l'Azur ©

        

    Le jour déclinait doucement. La caverne s'assombrissait dans le même temps malgré quelques lueurs de flammes vacillantes que Naïta avait installées un peu partout. Des lampes de fortunes telles que des crânes d'animaux dans lesquels elle avait placé de la graisse puis plongé des mèches de coton arrachées à ses sous vêtements. Les ombres qu'elles projetaient sur les parois de l'immense grotte créaient une atmosphère que n'importe quel être vivant aurait trouvée effrayante. Mais l'enfant y était habituée.

    Elle avait remisé des tranches de viandes qu'elle avait fait sécher près du nid durant plusieurs jours pour les fumer. Le résultat n'était pas aussi probant que pour celles que sa mère faisait mais ce n'était pas mauvais et cela lui évitait de manger cru tous les jours. Ce qui lui manquait le plus c'était les galettes de blé et le fromage de lait caillé des chèvres et brebis du troupeau. Ou encore le poisson grillé que l'on ramenait parfois du grand torrent sous la cité, ou bien encore les œufs de caille et les volailles grillées au feu de bois pour les grandes occasions.

    Tous ces souvenirs lui donnaient l'eau à la bouche. Suivie de Lung elle s'installa sur la plateforme pour voir le soleil disparaître tout en faisant scintiller les premières étoiles à l'Est, déjà rattrapé par la cape de la nuit. Son frère d'écailles près d'elle, Naïta ne pouvait s'empêcher de guetter l'horizon avec l'espoir que l'Azur revienne enfin.

    Cela faisait plus de dix jours qu'il n'était pas reparu. Ils ne manquaient pas de nourriture pour le moment, mais ils manquaient de leur mère. Comme deux oisillons abandonnés à leur sort. Trop jeunes pour s'élancer du haut du nid, trop dépendants de cette seule créature capable de prendre l'air, le ciel au creux de ses ailes. Capable de prendre le chemin de l'inconnu, de ce vaste monde, là-bas, au-delà de la caverne, au-delà des frontières rassurantes, pour aller leur chercher de quoi subsister, de quoi grandir. Et ensuite ?

    Naïta n'avait toujours pas de réponse. Tout comme Lung, elle avait besoin que l'Azur revienne, mais quitterait-elle un jour cette caverne ? Même si leur mère réapparaissait, sa vie ne changerait pas pour autant. Elle avait essayé de parler à l'Azur. Plusieurs fois elle lui avait demandé comment partir, et si il pouvait l'aider à sortir de cette caverne, de cette prison. Mais la créature s'était chaque fois redressée en la fixant de son œil glacé puis s'était détournée d'elle. Chaque fois, Lung était venu se lover contre elle et lorsque Naïta répondait à sa caresse d'écailles en y posant une main, les mêmes images s'imposaient à son esprit.

    Elle sombrait quelques secondes dans ses pensées, se laissant absorber totalement par ce que Lung lui donnait à ressentir. C'était chaque fois inévitable. Ses yeux bleus se confondaient avec ceux fendus de son frère, un enfant grandissait dans le ventre de sa mère, se transformant en petit Arcane rougissant dans une bulle d'eau tiède et douce, deux jeunes pousses, à peine sorties de terre s’entrelaçaient l'une à l'autre jusqu'à donner un seul et même arbre gigantesque au tronc torsadé, un stalactite et un stalagmite se rejoignant pour sceller leur union sur une ultime goutte millénaire.

    Les visions étaient toujours similaires. Lorsque Naïta pensait partir ou retrouver la cité un beau jour, l'arbre torsadé mourait foudroyé d'un éclair, divisé en deux troncs noircis et sans vie, deux bébés identiques, couchés l'un près de l'autre, se mettaient à hurler quand leurs mains se séparaient jusqu'à ce que toute lueur disparaisse autour d'eux et que leurs voix s'éteignent, enfin elle voyait ses yeux se distinguer de ceux de Lung avant qu'une paupière se referme sur chacun, ne laissant place qu'à l'obscurité vertigineuse et l'absence de toute sensation de vie.

    Même si elle ne comprenait pas vraiment ces images qui s'imposaient à son esprit elle avait une vague idée de leur signification. Ce qu'elle ignorait c'est si Lung lui parlait à travers ces chimères ou si il y était soumis tout comme elle.

    La fillette se posait cette question lorsque Lung se redressa près d'elle. Elle tourna son regard d'instinct dans la même direction que lui et aperçu la ligne noire caractéristique de l'Azur sur l'horizon. C'était lui. Il revenait vers le nid. Il revenait mais quelque chose n'allait pas.

    Naïta fronçât les sourcils et se leva. Lung recula avec elle, s'éloignant de la bordure de la corniche pour laisser leur mère s'y poser. Au loin, l'Azur semblait voler en tremblant, sa tête se relâchait brutalement, il battait l'air froid de ses larges ailes pour reprendre de l'altitude, secouait sa crinière relâchant des lambeaux de brume déchiquetée autour de lui. Elle se détachait de son corps comme pour l'abandonner et, plus il s'approchait du nid, plus il semblait se décomposer.

    Naïta pris peur. Lung sentant son angoisse poussa un gémissement strident qui serra encore plus le cœur de la fillette. Ils étaient impuissants tous deux, bloqués là au bord du précipice à espérer que leur mère atteigne le nid avant de s'effondrer dans l'abîme de nuages. Naïta se rapprochât du bord de la corniche tendant ses bras comme pour lui venir en aide. Cela ne servait à rien mais elle ne pouvait pas rester là sans agir.

    Elle cria presque sans y penser. « Mà !! »

    Son cri lui fit mal, tant aucun son n'avait franchi ses lèvres depuis trop longtemps. Dans un ultime effort et avec une maladresse inhabituelle, l'Azur battit des ailes encore une fois pour se hisser jusqu'à la plateforme en hurlant de rage. Oui, Lung et Naïta entendirent cette rage qui lui venait tout droit de cette blessure, plus ouverte et douloureuse que jamais sous son encolure, d'où le sang poisseux et carmin n'avait jamais cessé de couler.

    Le monstre atterrit en force désespérée, s’agrippant à la roche en surplomb, en arrachant une partie au passage de ses puissantes griffes. Il réussit à entrer dans la caverne, non en restant dressé sur ses pattes arrières comme à l'accoutumée, mais en rampant, les crocs serrés et les ailes fébriles. Il tremblait de toutes ses écailles et son corps gigantesque dégageait une chaleur inhabituelle, plus forte, plus dense, presque palpable et à la senteur de pin brûlé mélangé à une odeur de charogne. L'Azur sentait la mort.

    On le suivait à la trace, marchant dans la traînée de sang qu'il laissait derrière lui. En voyant la quantité de liquide vital qui s'échappait sans discontinuer de leur mère, Naïta senti la peur et l'angoisse l'étreindre encore plus. C'était sans espoir. On le sentait à bout de force. Il tentât de se redresser quelques secondes puis s’écroulât de tout son poids sur la pierre sombre de la caverne. Naïta laissa échapper un sanglot tant elle ressentait la douleur qui émanait de leur mère. Lung se réfugia contre la fillette en gémissant. Tous deux voulaient s'approcher mais sans oser, ne sachant que faire.

    Il n'y avait rien à faire, ils le savaient, le sentaient, et c'était cela qui comprimait leur poitrine et les tétanisait sur place, incapables de faire quoique ce soit. Et puis, même si l'Azur était leur protecteur, il n'en était pas moins redoutable et redouté. Même Lung restait à distance. Faisant quelques pas vers sa mère et reculant tout autant.

    A bout de doutes et de désespoir, Naïta s’approchât du long cou coiffé de crinière de l'Arcane qui semblait suffoquer. Mais lorsqu'elle fut presque à le toucher, le dieu du Ciel poussa un long grognement en tournant sa gueule serrée de crocs vers elle. L'enfant serra ses mains contre sa poitrine et senti les larmes monter à ses yeux. Elle le regarda sans peur mais avec tristesse. Ce n'était qu'un animal blessé, qui comme n'importe quelle autre bête sauvage aux abois, ne voulait pas qu'on le touche. Naïta sentait bien qu'il n'y avait rien d'agressif dans la réaction de leur mère. L'Azur ne souhaitait pas qu'on l'approche ni qu'on le frôle car il savait qu'il allait mourir et que rien ne changerait cette réalité.

    C'était un effort de dissuasion. Pourtant, la créature de brume la fixa de son grand œil, ouvert sur un ciel en déclin. La nuit l'envahissait peu à peu. Son souffle se régulait lentement, ralentissant de plus en plus à chaque seconde. Naïta sentit une grande douleur dans sa poitrine, et le chagrin lui serra la gorge. Elle pleurait maintenant à chaudes larmes, se sentant un peu plus abandonnée à chaque seconde que le temps semblait encore leur accorder comme pour se délecter de la souffrance, des soupirs et des râles qui résonnaient dans la caverne.

    Lung finit par se rapprocher de la gueule de sa mère. L'Azur ne bougea pas cette fois, se laissant humer par sa progéniture inquiète. Naïta vit alors les fumerolles autour de ses cornes, se détacher lentement pour glisser de ses écailles vers celles du petit dieu.

    Le jour touchait à sa fin, tout était sombre à présent dans le nid. Seul l’œil de l'Azur brillait encore, reflétant une lueur irréelle. Lung toucha de son museau la gueule de sa mère. Naïta fit quelques pas posant discrètement sa main sur le flanc de son frère. Elle n'eut pas le temps de prendre peur ou de reculer. Les lambeaux de brouillard qui habillaient le monstre s'enlaçaient avec grâce autour de Lung et la fillette perçut très vite les mêmes visions qui l'atteignaient lorsqu'elle entrait en contact avec lui. Certaines évidentes puis soudain de nouvelles qu'elle connaissait pourtant pour les avoir vues en songe ainsi que dans sa cellule au fond des geôles du temple de la cité. L'Azur en compagnie de son congénère des mers sur le rocher aux pieds des falaises battues par la tempête, les larmes de feu, la femme au visage empli de tant de douceur, vêtue de blanc, coiffée d'or et portant un serpent de plumes autour des épaules. Avec ses cheveux de jais et ses yeux d'un bleu si pur, elle ressemblait tant à Naïta. Elle souriait puis s’effaçait laissant place au grand mur de glace que la fillette avait vu en rêve. Ce mur gravé d'un signe similaire à celui qui ornait son médaillon perdu. Puis des nuages, encore des nuages, un vol au-dessus de la mer infinie de brume, vers le soleil levant, entre les pics rocheux couverts de neiges éternelles.

    Tout se brouilla tout à coup. Lung avait rompu le contact avec sa mère. Naïta compris à l'échange de leurs regards, leur attitudes et ce qu'elle venait de voir... Tous les souvenirs et connaissances de l'Azur venait d'être transmis à Lung.

    Comprenant d'autant plus ce que cela signifiait, l'enfant ne put plus retenir ses sanglots et s’approchât de la bête, posant ses mains sur son flanc, laissant couler ses larmes sur les écailles assombries. Le monstre ne bougea pas cette fois, se contentant d'un long soupir, comme un dernier souffle rendu au monde des vivants.

    Naïta était incapable de prononcer un seul mot mais elle savait bien que ses pensées étaient perçues par leur mère. Elle lui demandait de rester, lui disant qu'il ne pouvait pas mourir, qu'il n'avait pas le droit de les abandonner. Qu'allaient-ils devenir Lung et elle ?

    Semblant vouloir répondre à ses craintes, l'Azur grogna doucement se tordant le cou vers elle. Naïta recula, le laissant glisser son museau sous son aile. Atteignant de ses crocs acérés sa blessure au dessus de son poitrail, il en arracha avec ses dernières forces, plusieurs écailles. Naïta étouffa un cri dans le creux de ses mains, tombant à genou. Elle ressentait à présent la douleur que le monstre s'infligeait. Pourquoi ? Les écailles tombèrent au sol une à une. Le sang s'écoula de plus belle hors de la blessure béante. L'Azur tourna son regard vers la fillette.

    Naïta secoua la tête, les yeux embués. C'était impossible. Le sang... Oui le sang. Il fallait le prendre, le garder, le conserver, le boire si besoin. Elle le lisait dans les yeux de leur mère. C'était son dernier présent avant de partir. Un gage de survie, de guérison. Mais...

    L'Azur la pressa d'un nouveau grognement sourd. Lung se tourna vers elle lui aussi, appuyant l'insistance de sa mère. La fillette se surprenait à si bien cerner les paroles absentes de ces deux animaux légendaires, et pourtant bien réels aujourd'hui devant elle. Elle rechignait à s’exécuter tant la tâche, si invraisemblable et cruelle, lui semblait douloureuse. Malgré tout, elle se précipita vers le nid où elle entreposait quelques bols façonnés dans des crânes de bharals. Elle revint aussi vite vers l'Azur et les remplit de son sang pourpre, épais et chaud. Quatre ou cinq à ras bord qu'elle reposât plus loin.

    L'Azur semblait satisfait, reposant sa tête au sol, il semblât s'assoupir, fermant ses yeux d'épuisement. Naïta se colla à son frère de sang et de brume qui l'entourait à présent de plus en plus, lorsqu'elle vit l’œil de leur mère se rouvrir sur elle pour la fixer, presque comme il l'avait scrutée sous la pointe du Destin lors de leur première rencontre.

    A l'instant où la fillette cherchait à percevoir les images, les visions que l'Azur lui renvoyait, celui-ci ouvrit la gueule et Naïta vit miroiter le temps d'un éclair, un petit objet pris entre les dents du monstre. En confiance désormais, elle s’avançât vers cette mâchoire béante qui l'attendait. Elle reconnut son médaillon de cinabre qu'elle pensait perdu à jamais après son arrivée dans le nid. Elle se pencha pour s'en saisir et une fois dans sa main, elle crut sentir un choc dans sa poitrine, si fort, si puissant, qu'elle en tomba à la renverse. Durant quelques instants elle fut dans les airs. Volant vers la pointe du Destin, recouverte de neige. Au bout du rocher suspendu dans le vide se tenait le Chamàn. Une fois tout près de lui, à presque le toucher, il levait les yeux vers Naïta, lui tendant le médaillon. Tout devint sombre et la fillette ouvrit les yeux. Assise sur le sol froid de la caverne. Elle posa son regard sur l'Azur.

    Ainsi c'était cela. C'était le Chamàn qui avait rendu le médaillon à l'Arcane. C'était lui qui l'avait attendu durant des jours pour le lui remettre, afin de la sauver peut-être. Peu importe. L'Azur voulait qu'elle le voit, qu'elle le sache. Naïta prenait conscience que la créature la voulait elle, avec ce bijou, que cela était important pour elle. Pourquoi, elle l'ignorait.

    Ce qui était insurmontable à présent c'était de savoir que cet être fabuleux allait s'éteindre. Ses sentiments devenaient confus. L'enfant avait la sensation de perdre sa propre mère.

    Le monstre s'étiolait lui même en une multitude de fumerolles, il ne naissait plus d'elles, elles naissaient de lui tout autant qu'elles lui ôtaient la vie en l'altérant ? Le faisant doucement disparaître comme si il n'avait jamais été. Le nuage de brume épaisse s'amplifiait et prenait la forme de l'Azur à mesure qu'il lui ôtait son existence.

    Naïta se releva près de Lung, tenant son médaillon contre sa poitrine où elle le sentait la réchauffer. La fillette pleurait à chaudes larmes. De chagrin, d'amour perdu et aussi de désespoir. L'Arcane n'était plus. Il était redevenu éther, léger, transparent, invisible. Dieu du Ciel, gardien du domaine des Ases, irréel, mythique comme on l'avait toujours cru chez les habitants de la cité des nuages. Comment allait elle s'en sortir seule avec Lung ? Comment allaient ils sortir ? Tout simplement.

    Mais alors qu'elle se posait cette question de survie au beau milieu de ses pleurs, le nuage s’enroulât sur lui même comme un long serpent puis longea lentement la paroi de la caverne. Se frottant, se caressant presque à la roche sombre quand soudain, les volutes semblèrent se glisser dans une anfractuosité, comme aspirées par une trouée vers un air différent et lointain.

    Naïta, voyant l'émanation se dérouler de plus en plus vite pour s'engouffrer dans cette ouverture jusqu'ici jamais décelée, se précipita à sa suite pour qu'il ne lui échappe pas.

    Là, la pierre formait une sorte de paravent devant un autre pan de roche, ce qui rendait l'ouverture presque invisible. En y posant ses mains pour en faire le tour et se glisser entre les deux parois, Naïta se demanda comment elle avait fait pour ne jamais s’apercevoir de cela. Les blocs se superposant l'un à l'autre en deux murs parallèles, se trouvaient tant identiques, qu'ils formaient un parfait trompe l’œil, où que l'on se trouve dans la caverne. La fillette n'en croyait pas ses yeux, oubliant pour un instant toute sa peine.

    Les derniers méandres de fumée blanche lui caressaient les doigts et le visage, comme pour mieux l'inviter à suivre le chemin qu'ils prenaient. Vers quoi allaient-ils ? Jusqu'où ce passage menait-il ? Lung se glissa derrière elle, il avait juste assez d'espace pour pouvoir se faufiler le long des rochers sombres. Rassurée de le sentir derrière elle, Naïta n’hésitât plus et se précipita à la suite du serpent de brume. L'Azur était en train de disparaître pour de bon, leur mère s'en allait mais avant cela, elle leur montrait le chemin vers une nouvelle liberté.

    La fillette séchait ses larmes du revers de sa manche tout en poursuivant ce fantôme brumeux à travers le boyau de pierre. Le chemin tortueux lui parut interminable. Escaladant parfois les rochers glissants, manquant de tomber ou encore de coincer son pied dans une fissure traîtresse, s'agrippant de toutes ses forces restantes pour atteindre le sommet de ce qui ressemblait être un ancien éboulement dans une galerie creusée, ou un gouffre investit comme passage vers cette grotte immense où elle avait passé des lunes entières à se demander ce qu'elle pouvait encore attendre de l'existence.

    Et à présent, voilà qu'elle sentait l'air arriver jusqu’à elle. Une odeur de neige tout comme sur la corniche devant la caverne, mais aussi un parfum de terre, de bois, d'animaux, de poils et de plumes.

    Elle accéléra le rythme de son ascension, se sentant approcher de son but, suivant le serpent de brume, s'assurant de la progression de Lung derrière elle. Elle sortit enfin de terre au milieu d'un îlot de blocs recouverts de neige. Reprenant son souffle, elle balayât du regard le désert blanc et noir qui l'entourait. Faisant quelques pas vers le vide au-dessus duquel le reptile nébuleux s'était suspendu, Naïta aperçu en contre bas le promontoire de l'antre d'où ils étaient sortis.

    De l'autre côté, la montagne se poursuivait vers d'autres sommets encore plus hauts, dans les neiges éternelles éclairées de bleu par un croissant de lune si fin qu'on l'aurait cru ciselé dans le ciel d'encre par la griffe de l'Arcane.

    Celui-là même qui en ce moment se déroulait dans l'air pour prendre une autre forme. Lung et Naïta se tournèrent ensemble vers lui. La spirale brumeuse se fit plus dense jusqu'à se recroqueviller sur elle même et former devant eux la gueule de l'Azur, puis ses yeux et ses cornes. Les larmes coulèrent de nouveau le long des joues froides de la fillette. Lung restait silencieux mais sa présence était de plus en plus puissante à ses côtés.

    La tête de fumée ouvrit lentement sa large mâchoire de vapeurs et lançât sur eux un long souffle chaud et doux qui durât assez longtemps pour leur faire oublier l'hiver et le froid de cette nuit teintée de tristesse.

    Alors qu'ils gardaient sur eux la dernière trace de cet adieu empreint d'amour, la brume s'étira et se dispersa dans le ciel étoilé jusqu'à disparaître totalement. Les yeux rivés sur la voûte céleste, Naïta sursauta légèrement à l'approche de Lung qui vint se frotter contre son bras. Elle le caressa, encore pétrie de chagrin, mais heureuse malgré tout au fond d'elle même, de ne pas avoir été abandonnée à son sort.

    Ils avaient trouvé une sortie. Un chemin vers un nouvel avenir. L'Azur ne les avait pas laissés seuls. Il leur avait laissé l'opportunité de vivre à l'abri et de pouvoir sortir par ce passage secret. Dissimulé aux yeux non aguerris.

    Naïta regarda de nouveau vers les étoiles avec Lung et remercia le Ciel. Elle remercia l'Azur, leur mère, serrant contre elle le médaillon de Cinabre et se lovant contre son frère d'écailles, désormais son seul compagnon, sa seule famille.

     

    à suivre...

    L'héritage de l'Azur : Chapitre XVIII

     

     

     

     

    ... on l'aurait cru ciselé dans le ciel d'encre par la griffe de l'Arcane.

     

     


    votre commentaire

  •  

    La Pierre d'Égrégore © 

     

    La forêt était plus belle que jamais ce matin là. Les frondaisons étaient encore lourdes de la pluie de la veille qui poursuivait sa douce chute de feuille en feuille jusqu'au sol. Les premières perce-neige sortaient à peine de terre et l'hiver ne tenait plus que par quelque monticules blancs éparses. Le parfum de l'humus emplissait l'atmosphère de sa fragrance âpre mêlée au piquant des jeunes sèves. Les premiers rayons frappaient timidement à travers l'épais feuillage, faisant étinceler les gouttelettes, parant les tapis de fougères de mille diamants éphémères. 

    Imbolc serait bientôt là, avec ses fêtes, ses chandelles aux fenêtres, ses croix de paille, ses premières plantations, les premières naissances du bétail, ses danses et ses offrandes. Partout sur la lande, dans chaque village, chaque maison, on rendrait hommage à la Déesse et au Petit Peuple.

    Il n'y avait cependant pas besoin d'attendre les solstices ou les pleines lunes pour honorer la Douce Mère, et chez Kéréon se préparait un autre évènement. Le grand départ des migrateurs. Dès les premiers signes de chaleur, beaucoup d'oiseaux, rassemblés au grand lac brumeux, prendraient leur envol pour le Nord et ses neiges éternelles.

    Du haut de ses huit pouces, Kéréon faisait partie de l'expédition qui cette année porterait les nouvelles à travers le parcours des cygnes chanteurs et les oies sauvages.

    Au cœur du Bois Secret, le sol perpétuellement humide et épais s'enfonçait doucement sous les chausses de cuir rouge du gnome, à chacun de ses pas. Il se hâtait vers son foyer sous la terre. Il fallait terminer les derniers préparatifs avant de prendre le ciel. Il fallait aussi prendre le temps de faire ses adieux à Chanà, sa petite femme adorée.

    Kéréon était né dans cette forêt. Il en connaissait les moindres recoins, des terriers aux nids, de la formes des rochers à celle des clairières, des multiples parfums qui habitaient chaque lieu, les demeures de ces semblables, nichées, cachées ici et là, bien dissimulées dans le creux d'un tronc, sous les joncs d'une marre, entre les grandes racines d'un chêne ou encore creusées dans une vieille souche. Pour bâtir leur maison, les gnomes étaient les maîtres du camouflage. Il aurait fallu être un fin connaisseur et avoir un œil plus qu'aiguisé pour parvenir à trouver leurs cachettes. Les hommes en étaient incapables. De toutes manières les humains ne savaient pas regarder, observer, et cela valait mieux pour les gnomes et tout le petit peuple. Car même si beaucoup les respectaient, Kéréon savait depuis toujours qu'il ne valait mieux pas se montrer à eux. Rien n'était certain.

    Les légendes et surtout les fausses rumeurs, allaient bon train sur les créatures de la forêt. Tout se confondait dans l'esprit des hommes. Les avides pensaient qu’attraper un gnome leur apporterait fortune, les peureux pensaient qu'ils enlevaient les nourrissons, les autres croyaient que leur chaparder leur bonnet pointu les rendait invisibles. Kéréon sourit pour lui même à cette pensée. Les gnomes ne pouvaient se rendre invisibles. Mais ils n'en avaient pas besoin, ils savaient si bien se fondre dans tout ce qui les entourait. D'ailleurs il était bien rare que l'un d'entre eux se fasse voler son bonnet rouge. Si cela devait arriver, ils étaient capables de s'enfuir à toutes jambes faisant preuve d'une vitesse tout aussi impressionnante qu'un lièvre ou un renard. De plus chaque gnome portait sous ses chausses une semelle d'écorce dans laquelle il taillait en relief l'empreinte d'un oiseau ou d'un petit rongeur. Ainsi il ne laissait jamais ses propres empreintes dans sa fuite.

     

    à suivre...

     

    La Pierre d'Égrégore : Chapitre I

     

     


    votre commentaire
  •  

    Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

      

    L'héritage de l'Azur ©

      

    La petite pirolle se débattait dans la cage de fortune que Naïta avait confectionnée à l'aide de multiples brindilles. Par un système ingénieux de tissage des branchages glanés ici et là, la fillette avait réussi à fabriquer un piège où l'oiseau bleu à bec rouge s'était fait prendre dans un goulot sans retour. Ses battements d'ailes frénétiques et désespérés ne cessaient pas et l'enfant avait mal pour elle. Elle avait accéléré le pas pour transporter la cage jusqu'au sommet d'une longue pente rocailleuse où elle s'était déjà rendue plusieurs fois avec Lung depuis que le chemin de la caverne s'était ouvert à eux, révélé par le départ de l'Azur.

    Depuis, la vie s'était mise en place, organisée autour de matins de chasse, de journées d'apprentissage et de soirs autour du nid. Avant de se confectionner un arc digne de ce nom, Naïta posait des collets dans les buissons éparses d'épineux mais les prises étaient rares et bien maigres. Les butins de leur mère lui manquaient. Le soir auprès du feu, le dos calé sur le flanc de son frère d'écailles bleues, elle taillait avec patience et précision un long morceau de bois qu'un beau jour il faudrait bander à l'aide de tendons conservés et prélevés sur les derniers barhals ramenés par l'Azur.

    L'espoir était revenu un temps avec cette bouffée d'air et la découverte si inattendue des alentours du nid. Mais leur caverne se trouvait déjà si haute, dissimulée dans les sommets. Il fallait trouver un chemin sûr pour pouvoir entamer une descente vers les premiers arbres et atteindre plus de gibier. Certains soirs, la fillette désespérait. Le bois trouvé pour son arc était de qualité médiocre mais c'était déjà une chance de l'avoir déniché aux environs de la caverne où seuls quelques buissons rabougris s'éparpillaient, victorieux sur l'hiver qui touchait à sa fin. Plus tard, il lui faudrait trouver mieux. Se fabriquer des outils tels qu'une hache en pierre taillée et atteindre la forêt pour prélever au cœur d'un tronc de cèdre ou d'un if un bois à la fois plus souple et plus solide. Ses premières flèches n'étaient pas mieux. Taillées directement et péniblement dans des os de carcasses, elles ne promettaient pas une stabilité ni une maniabilité redoutable. Ses nouvelles armes étaient de fortune. Mais c'était toujours mieux que rien.

    En attendant de pouvoir se nourrir de nouveau, Naïta prélevait chaque matin, dans un des bols en os, une goutte du sang de l'Azur. Leur mère lui avait fais don de ce fluide de vie extraordinaire et pourtant bien réel que les humains convoitaient tout en le croyant légende. Ce mythe d'élixir d'immortalité n'en était pas vraiment un. Le sang que la fillette avait recueilli ne caillait pas, ne séchait pas et ne refroidissait pas. Il conservait son aspect liquide, tiède et visqueux, jour après jour sans subir l'épreuve du temps ou du froid. Son gout puissant s'exprimait même dans une seule goutte que la fillette posait chaque jour sur sa langue. Une seule goutte suffisait à rester en vie un jour de plus sans ressentir ni faim ni fatigue. Mais elle savait que ce substitut ne pouvait pas durer une éternité. Ni pour elle, ni pour son frère.

    Elle tentait donc d'apprendre à Lung comment chasser, mais il ne savait que ramper entre les buissons et les rochers. Et le petit gibier ne l'intéressait pas. Comme le jeune oiseau tout juste sorti du nid, il fallait qu'il apprenne à voler. Mais il ne semblait pas en ressentir l'envie et Naïta s'était donné pour devoir de lui faire comprendre cette nécessité en lui montrant.

    La pirolle avait fini par se calmer, calée dans le fond du piège, elle semblait s'être résignée sur son sort alors que Naïta posait sur elle un regard bienveillant. Dans quelques instants le bel oiseau bleu comprendrait qu'elle ne lui voulait aucun mal. La fillette avait atteint le sommet de la pente de roches grises et Lung leva vers elle son museau anguleux et son œil curieux de ce qu'elle tenait dans ses mains. Sa sœur lui lançât un regard sévère lui signifiant que ce qu'elle amenait ne constituerait pas un déjeuner et le jeune Arcane poussa un léger grognement de déception.

    "Observe donc ce que je t'amène au lieu de faire ta mauvaise tête, Lung." lui dit-elle amusée.

    Puis sans attendre, elle plongeât sa main dans la cage pour en sortir la pirolle, tenue par les pattes. Cette dernière se débattait de nouveau avec vigueur mais Naïta la maintenait fermement d'une main gantée de lanières en peau tannée.

    "Regardes!"dit elle en tendant le bras vers le ciel sans lâcher les pattes de l'oiseau. "Observes Lung et fais pareil. Tu dois battre des ailes comme ça. tu dois voler."

    Lung regardait l'oiseau en clignant sa paupière, penchant le museau de côté.

    La fillette se tourna vers lui agacée.

    "Tu veux manger? Tu veux manger cet oiseau? Et bien tu n'as qu'à l’attraper!"

    Le jeune Arcane se redressa en ouvrant la gueule. Naïta se surpris à crier en s'écartant de lui.

    "Ouvres tes ailes! Lung, ouvres les, bon sang!"

    Mais Lung se traina vers elle alors qu'elle reculait.

    Naïta repris la pirolle contre sa poitrine en soupirant. Le découragement la gagnait cela faisait des jours et des jours qu'elle tentait de faire voler son frère. Jusque là rien n'y avait fait.

    Elle avait couru avec lui dans les descentes vertigineuses au risque de se rompre elle même le cou. Elle avait levé ses bras pour lui montrer comment l'imiter. Elle l'avait encouragé. Elle avait tempêté contre lui. Cela ne changeait rien.

    Lung avait tout juste réussi a se dresser et ouvrir ses ailes mais sans daigner les remuer et encore moins battre l'air avec.

    Il ne savait que ramper comme une chauve souris atrophiée et la fillette commençait à désespérer de le voir un jour prendre son envol.

    Qui sait, sans doute était-ce impossible, rien ne prouvait qu'il était identique à l'Arcane.

    Ou alors fallait il attendre encore? Son frère était peut-être encore trop jeune. Pourtant il devenait urgent d'élargir le périmètre de leur exploration autour de la caverne. La nourriture n'était pas suffisante pour prendre des forces et parvenir au moindre résultat et, sans vol, aucune chasse de belle envergure n'était possible. A pied il y avait beaucoup trop de chemin à parcourir.

    Même avec son arc et ses pauvres flèches, comment ramènerait elle les carcasses au nid? Lung n'allait tout de même pas ramper sur des toises tout en portant leur butin.

    Naïta lâcha la pirolle qui s'échappa dans le ciel. Tous deux restèrent le regard fixé sur l'oiseau qui retrouvait sa liberté dans l'air frais du matin.

    Tandis qu'elle voyait le volatil disparaître, Naïta senti gargouiller son ventre.

    Son estomac lui brulait les entrailles comme si il la dévorait de l'intérieur.

    Elle maigrissait de jour en jour, se sentait de plus en plus faible malgré le sang de l'Arcane.

    Même son séjour dans les geôles de la cité lui revenait comme un souvenir moins invivable.

    Elle se retourna vers Lung. Le regard de son frère se plongea dans le sien.

    Sa raison se brouilla quelques instants et elle vit leur mère ramener de la viande fraîche au nid. Un souvenir qui ne rassasiait que leur esprit.

    Oui, la faim les taraudait tous les deux.

    Soudain exaspérée, Naïta tomba à genoux devant Lung.

    "Pourquoi tu n'y arrives pas? J'ai besoin de toi, tu comprends?... Notre mère ne reviendra pas."

    La fillette sentait monter la colère en elle, même si elle ne parvenait pas réellement à en vouloir à son frère. Il n'y avait pas de solution.

    Elle se releva et dévala la pente en trainant des pieds, sentant derrière elle Lung lui emboiter le pas.

     

    Les images se mêlaient. Des petites graines de nigelle roulaient au creux de sa paume. La fillette fermait ses doigts sur sa pitance. Elle relevait la tête pour découvrir le foyer où sa mère préparait le repas. Une odeur d'agneau, d'épices et de galettes cuites envahissait ses narines tandis que le sourire de sa mère s’évanouissait avec le parfum de la maison. Son père surgissait du temple avec ses hommes de main tirant tout autour d'eux. De leurs pàonà s’échappaient des volutes de fumée d'où renaissait l'Azur écrasant tout sur son passage. Ses yeux de ciel se dissipaient pour laisser naitre la déesse des glaces et son visage à la fois bienveillant et mélancolique. Autour de son cou, le serpent couvert de plumes la fixait intensément... Naïta ouvrit les yeux sur cette vision.

    Les rêves de plus en plus confus et violents se succédaient depuis quelques temps.

    Elle dormait la plupart du temps pour tromper la faim. Et la faim étant de plus en plus grande, et ses forces de plus en plus maigres, le sommeil était le seul et dernier remède possible.

    Mais son esprit troublé lui donnait des cauchemars et toutes ses heures passées dans la caverne ne lui apportaient pas le moindre repos.

    La fillette se leva lentement. Lung dormait paisiblement au fond du nid.

    Naïta jeta un regard vers lui. Dehors il faisait froid mais le soleil était au zénith et le ciel était tel que l'Azur leur avait laissé. Clair, pur mais aussi désert. Abandonné de sa présence. L'enfant s’avançât sur le promontoire, jusqu'au bord du vide. Une légère brise venue des profondeurs souleva ses mèches courtes en bataille autour de son visage. Sous ses yeux, sous ses pieds et autour d'elle, s'étendaient les plus hauts sommets du monde connu. D'ici on ne percevait pas le fond des vallées. Il n'y avait que des pics acérés, enneigés, enchevêtrés les uns aux autres, telle une barrière entre elle et le reste de la Terre. Tout était si loin. Quelque part dans l'un de ces creux de brume se nichait la cité des nuages. Perdue... Trop loin pour être vue. Ailleurs, la vie. Ici il n'y avait plus que le silence assourdissant des monts immaculés.

    Son cœur se serra en revoyant le visage de sa mère en songe. Naïta ne se rendit compte qu'elle pleurait que parce que, tout à coup, ses larmes tièdes réchauffaient ses joues rougies par le froid. Elle sentait ses dernières forces l'abandonner, et soudain les sanglots se succédaient sans plus s'arrêter. Elle n'essaya même pas de les étouffer. Instinctivement elle porta sa main à son médaillon.

    Au même instant elle entendit Lung grogner. Elle se retournât vers lui. Son frère s'était redressé dans la caverne et la regardait. Les yeux de la fillette s'embuèrent encore plus, se remplissant de tendresse. Sa main crispée sur la pierre de cinabre, son cœur pétri de regrets. Elle regardait Lung et ce dernier sentait toute sa tristesse l'envahir. Il s’avançât vers elle haletant comme il le faisait lorsqu'il était inquiet.

    "Non"cria-t-elle en tendant son bras et sa paume ouverte vers lui.

    Cette paume marquée à jamais de sa cicatrice. A bout de souffle et de nerfs, Naïta retourna sa main tremblante vers elle pour voir la trace de sa blessure. La pensée furtive que cette douleur n'était rien comparée à celle qu'elle éprouvait aujourd'hui, la traversa.

    Elle releva ses yeux bridés et trempés de chagrin vers Lung qui la fixait de ses yeux reptiliens sans bouger.

    Elle lui sourit doucement puis elle recula d'un pas, ferma les yeux et se laissa tomber en arrière comme pour se coucher sur le vent, son corps basculant dans le vide. La dernière chose qu'elle entendit fut le hurlement de son frère.

     

    à suivre...

     

    L'héritage de l'Azur : Chapitre XIX

     

     

     

    Petite Pirolle

     

     

     

     


    votre commentaire
  •  

    Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

      

    L'héritage de l'Azur ©

     

    Les lambeaux de brume. Les bras fantomatiques, ondulant comme des serpents nuageux. Ils étaient encore là.

    Ils tournoyaient autour d'elle, se lovant sur sa tête, ondoyant sur ses épaules, se caressant à son dos. Ils l'attiraient, la soulevaient.

    Était-elle enfin passée ?

    Naïta leva la tête, étendue sur le ventre contre la pierre glacée d'une caverne.

    Le visage de la déesse au serpent de plumes lui faisait face. Elle souriait toujours, douce, incroyablement belle, les bras ouverts pour l’accueillir.

    Et pourtant, son reflet dans la lumière s'estompait de nouveau à mesure que la fillette reprenait conscience d'elle même.

    Non, elle n'avait pas traversé. Elle était vivante. Elle se rappelait...

    La chute. Son corps frêle sur le vent gelé. Son corps si léger qui, même appelé si fort par la Terre, lui avait semblé tomber pendant une éternité avant de sentir les courants, les souffles fendant l'air autour d'elle, lorsque Lung l'avait rejointe dans son effondrement.

    Une avalanche de nuages s'était pressé autour d'eux comme pour atténuer le dernier choc. Le corps de son frère s'était collé au sien. Agrippée à son cou, Naïta avait gardé ses yeux fermés, prisonnière du désir de mourir, sentant leurs corps transpercer la brume comme une énorme flèche. Ses mains, sa peau contre les écailles de Lung, dès lors une multitude d'images avaient envahi son esprit.

    Aucune ne reflétait sa vie passée. Il n'y avait que des visions. Un nourrisson et un petit Arcane, tous deux liés dans la lumière d'un même œuf. Le sang de sa main sur celui qui recouvrait le front de son frère. Le médaillon de Cinabre entre les crocs de l'Azur. Le regard de ce dernier avant de disparaître en poussière d'étoiles. Lung ouvrant grand ses ailes devant une femme tenant un bâton orné de cristaux. La cité des nuages trônant sous les yeux de Naïta alors qu'elle la survole chevauchant son frère. L'Azur naissant du soleil et venant vers elle, assise entre quatre Cóngs résonnants d'eux même.

    Le jeune Arcane l'avait tirée de ses dernières chimères dans un cri de désespoir. Contre sa poitrine le médaillon de cinabre était brûlant. L'évidence traversait son esprit et, unie à son frère, elle avait pris le pendentif dans sa main et entonné une note aussi forte et haute qu'elle avait pu, malgré le souffle des vents qui coupait le sien.

    Lung avait gémi de même comme si il ne puisait sa force que dans ce seul son. Le médaillon s'était réchauffé de plus belle et la robe d'écailles de l'Arcane avait lui comme mille miroirs tournés vers le soleil de midi. La brume autour d'eux s'était enveloppée sur leurs corps, écartant les ailes de Lung, les déployant dans une ultime secousse de vie, soulevant leur étreinte, les repoussant loin de la Terre avec une force phénoménale. Une poussée extraordinaire les avait emportés vers le ciel si brusquement que Naïta avait continué à chanter mais ne se souvenait plus quand elle avait cessé.

    Elle se souvenait de la mer de nuages sur laquelle ils avaient plané doucement lorsqu'ils avaient rejoins les sommets les plus hauts. Elle se souvenait de l'horizon si lointain qu'ils y percevaient la courbure du monde. Elle se souvenait de la magie de ce premier vol, accrochée au cou de Lung qui avait réussi à lui faire comprendre qu'ils ne faisaient qu'un et pas seulement dans la vie ou la mort.

    Les choix étaient déjà déterminés pour le jeune Arcane et sa sœur. L'un ne pouvait pas vivre sans l'autre. L'autre ne pouvait rien faire sans l'un.

    Pour l'heure il l'avait sauvée. A moins que ce soit elle.

    A vouloir disparaître, elle avait une fois de plus survécu. A croire que la mort ne voulait vraiment pas d'elle.

    Le froid et les hauteurs du ciel lui avait fait tourné la tête et Lung avait fini par se poser. Mais Naïta n'en avait pas souvenir. Elle avait la sensation de s'être endormie durant plusieurs jours. Jusqu'à ce que les brumes reviennent la hanter.

    La déesse à la tiare d'or qui était venue à elle dans le cachot et dans ses rêves, était ici.

    Cette caverne de glace, ce froid, et cette résonance, Naïta les connaissait déjà.

    La clarté de l'eau qui s'écoulait lentement derrière la paroi bleutée, l'air empli d'un parfum étrangement connu, et ce souvenir si précis et pourtant incertain.

    Tout était là, elle le sentait. Tout était comme dans ces derniers songes. Il n'y avait que Lung qui s'invitait dans ce décor familier et dont le souffle rassurant derrière elle, la poussait doucement à s'avancer vers le mur de glace. Dans ce dernier se profilait la marque reconnaissable devant laquelle la fillette se figea, la scrutant encore pour être certaine de ce qu'elle s'apprêtait à faire.

    Son rêve et les pensées que l'Azur lui avait transmises étaient désormais réelles.

    Face à elle. Il n'y avait rien, que de la glace, montant vers l'infinie hauteur d'une caverne gigantesque plus haute que tout ce qui lui avait été donné de voir jusqu'ici. Le gouffre qui tenait la cité des nuages en son sein n'était pas aussi profond que ce temple de stalactites au reflets irisés comme les écailles de l'Azur.

    Naïta savait d'instinct ce qu'elle devait faire même si elle le redoutait aussi.

    Son frère était près d'elle. Elle n'avait rien à craindre. Sa présence était gage de confiance et c'était lui qui l'avait amenée ici.

    Lui aussi savait ce qu'il devait faire. Il avait accompli sa part.

    C'était le tour de la fillette à présent.

    Dans le mur de glace, la forme bien connue qu'elle avait vu endormie attendait.

    Naïta retira son médaillon pour libérer la pierre rouge de son lien de cuir.

    Puis elle le glissa sans hésiter dans le mur. Le disque de cinabre s'enclencha dans la paroi gelée comme la plus parfaite des clés.

    L'enfant recula d'un pas, observant sans un mot, le cœur serré d'anxiété.

    Après quelques instants rien ne se produisit. Elle attendit encore mais rien n'arriva.

    Elle se tourna vers Lung, l'interrogeant de ses pensées. Elle était pourtant sûre de ce qu'elle avait fait. Que se passait-il ? Ou plutôt pourquoi rien ne se passait ?

    Son frère d'écailles la regarda puis vint se frotter contre elle. Naïta prit sa tête cornue dans ses bras, le grand front de Lung reposant contre la poitrine de l'enfant.

    Elle senti dans son ventre une douce vibration. C'était comme le ronronnement d'un fauve, plus aigu, plus maintenu, sur une même fréquence.

    Elle s'écarta soudain de lui, plongeant son regard dans son œil fendu.

    Elle s'éloigna doucement pour se rapprocher du mur. Debout, devant son médaillon fiché dans la glace, Naïta entonna la note la plus pure et la plus claire que son corps épuisé pouvait encore lui procurer.

    Son chant résonna, suprême et doux jusqu’à la voute colossale de la caverne. Le médaillon devint rouge, écarlate, lumineux, brûlant, fumant, incandescent.

    Tout autour, le mur était toujours là, mais il changea peu à peu de couleur et d'aspect. Sa brillance avait disparu, sa dureté s'évaporait.

    La fillette s’avançât, suivi de près par Lung. Tendant la main prudemment elle constata, effarée, que le mur était à présent une barrière de brume. La glace s'était changée en vapeur d'eau tiède. Elle jeta de nouveau un regard vers son frère, déglutit et s’avançât à travers l'épais barrage de brouillard.

    Elle fit plusieurs pas timides dans cette atmosphère inconnue où elle ne distinguait rien à deux pieds devant elle.

    Lentement elle sorti de l'autre côté de la frontière d'émanation blanche. Il y avait là une odeur douce, glacée mais claire comme un son. Comme celui qu'elle avait entonné naturellement. La même odeur qui émanait de l'Azur avant sa mort.

    Tout autour d'elle de grands pics de glaces se jetaient à l'assaut des hautes voutes de la caverne. Elle découvrait devant elle une immense dalle creusée par le temps et l'infini patience de l'eau qui s'y déposait, goutte après goutte. Chacune résonnait dans la grotte produisant un écho toujours plus cristallin. Jamais la fillette n'avait entendu de son plus diaphane et délicat. C'était attirant, apaisant. C'était comme si l'eau l’appelait. Comme si elle produisait une sorte de musique hypnotique.

    Elle s'approchait encore du bassin, formé à la force des siècles d'usure, de l'invulnérabilité de cette eau si limpide qui s'y cachait.

    Au dessus de cette grande vasque naturelle, Naïta discerna sur la paroi, un visage gravé.

    C'était celui de cette étrange déesse, coiffée d'or et portant son serpent de plumes sur ces épaules. Etait-ce la gardienne de cette source millénaire ?

    Et d'ailleurs qu'était donc ce lieu ? Naïta se pencha au-dessus de l'eau étincelante et écarquilla ses yeux bleus. Il n'y avait aucun reflet à la surface. Elle ne voyait pas son image onduler. Elle ne distinguait même pas une petite ombre.

    Et les gouttes continuaient de tomber, l'une après l'autre, avec le même rythme, imperturbable, offrant à la caverne cette seule musique. Eternelle, venant d'un passé lointain et s'écoulant encore pour des siècles.

    Une eau sans reflet mais plus que limpide. Brillante, presque lumineuse.

    Opalescente, elle avait quelque chose de céleste dans son aspect et le son qu'elle produisait.

    Naïta leva les yeux vers la voute, écoutant l'écho de cette onde étrange. Son regard se posa sur l'un des angles de la caverne dans le fond derrière la paroi gravée.

    Entre roche et glace se détachait un angle saillant, entre deux teintes.

    Il était ancré dans les deux matières, pris au piège, et en sortait à mi hauteur pour s'élancer vers le ciel invisible. Il n'était ni de pierre, ni d'eau gelée. C'était autre chose. Naïta s'en rapprocha et vit que cela ressemblait une gigantesque colonne, extrêmement large. Mais les angles étaient bien marqués et dessus se profilaient des dessins. Des lignes qu'elle reconnaissait pour la plupart.

    Alors la fillette eu un éclair dans les yeux, une pensée fulgurante, une idée totalement folle la traversa. Elle se tordit le cou à tenter de voir jusqu'en haut de ce mât irréel, orné de signes étranges. Puis elle couru pour traverser la grande caverne passant devant Lung qui l'observait tranquille, impassible comme si il connaissait déjà cet endroit, sans s'étonner de l'attitude de sa sœur.

    Naïta fit le tour de la fontaine et se précipita vers l'autre angle de la salle. Elle sourit en constatant la présence d'un autre mât identique au premier, coincé lui aussi dans les éléments. Leurs proportions défiaient l'imaginaire. On les aurait cru façonnés par la main de quelque Dieu ou Géant de l'Ancien Temps.

    Les légendes et histoires du Chamàn au temple s'invitaient dans la mémoire de la fillette. Etait-ce l'oeuvre des Anciens ou des Arcanes ?

    Soudain son sourire s’effaçât de son visage ravagé de fatigue. On ne voyait ni la fin ni le début de ces colosses. C'était certainement de la pierre mais pas n'importe laquelle. De là où elle était, elle ne pouvait pas voir mais son doute se confirma lorsqu'elle prit la peine de se retourner vers l'autre extrémité de la grotte géante.

    Il y avait un troisième socle et pour tout dire, surement un quatrième. Ce qu'elle n'eut pas trop de peine à vérifier après avoir retraverser une fois de plus la caverne. Elle se retourna vers Lung qui la suivait toujours du regard, soufflant de grands filets de brume par ses naseaux bleutés.

    Elle n'avait, comme toujours, pas besoin de lui parler.

    Elle plongea juste ses yeux dans ceux de son frère. Elle revit l'Azur lui remettre son médaillon, elle le revit venir à elle sur la pointe du Destin et elle revit les quatre Cóngs autour d'elle, brillants d'une lumière douce et bleutée comme les écailles de Lung.

    Les Cóngs ! Les Cóngs et leurs ornements si énigmatiques. Semblables aux pierres de cette antre. Leurs lignes de mystère que même les écrits des anciens n'avaient pas su déchiffrer.

    Naïta regarda autour d'elle, tournant sur elle même au centre du repère de la montagne. Prisonniers de la roche, il y avait ici, quatre piliers, qui ressemblaient plus que tout, à quatre Cóngs gigantesques.

    Ce qui était là, au-dessus d'elle était grandiose et inquiétant. Qui les avait mis là ? Et depuis combien de temps dormaient-ils ici ?

    Des millénaire certainement. C'était incroyable. Aucun être humain n'aurait pu s'en servir. À qui avaient-ils appartenu ? N'était-ce qu'une décoration ?

    Impossible. Et pourtant. Ils avaient la même allure que les pierres qui lui servaient à ouvrir une porte du Ciel mais cela semblait impensable.

    Les Cóngs avaient diverses hauteurs et largeurs. Diverses proportions mais généralement ils étaient assez courts et volumineux. Ceux là étaient fins au vues de leur hauteur. Ils montaient bien à trois cent pieds et en faisaient à peine vingt de large.

    Ils n'étaient pas conçus pour la main de l'homme. Chacun était si monumental, dix fois plus colossal que les colonnes du temple de la cité. Les déplacer semblait inconcevable.

    Etrange mystère que cela. Naïta cessa de tourner sur elle même. Elle revint vers son frère, près de l'eau lumineuse. Elle se colla contre le flanc de Lung, se sentant soudain rattrapée par une fatigue extrême. Il l’accueilli avec un doux grognement et se pencha au-dessus de la surface cristalline.

    La fillette senti sa tête tourner puis des images et des sensations venir à elle comme chaque fois que son frère lui parlait. L'eau semblait s'animer, quitter la grotte, virevolter dans le ciel, puis tomber dans le grand fleuve sous la cité, suivre les courants tumultueux entre des forêts, dans des gouffres sous terre, s'éparpiller dans une vaste étendue d'eau, un lac, puis l'océan, qu'elle n'avait jamais vu. Les particules de lumière remontaient vers le ciel en fines gouttelettes, soulevées par le vent, les tempêtes et les orages pour venir se poser en paix au milieu des nuages les plus hauts, les plus blancs et les plus purs, et se changer enfin en une sorte de joyau qui se posait au sommet de la couronne d'or de la déesse au serpent de plumes.

    Naïta sursauta. Encore cette vision ? Qui était cette étrange divinité ? Une idole des Anciens ? De son reptile, lové sur ses épaules s'échappaient toujours les mêmes couleuvres de brume, identiques à celles qui habitaient le corps de l'Azur. Celles qui le constituaient, s'échappant de lui pour venir y renaître encore.

    Pour la fillette, tout s'embrouillait. Elle comprenait simplement que cette eau était un trésor précieux. Sans savoir pourquoi.

    Elle imita son frère d'écailles, se penchant à son tour sur ce miroir sans reflets.

    Timidement, elle effleura la surface de la main, puis elle y plongea le bout de ses doigts. Elle était fraiche mais pas froide contrairement à ce qu'elle aurait pu attendre. Mais elle était surtout très douce. Oui douce.

    Une sensation de bien-être s'empara de Naïta à ce contact. Elle avait l'impression de plonger dans une matière plus consistante qu'un simple liquide. Instinctivement, elle joignit ses paumes et ramena vers ses lèvres le précieux breuvage. Juste une gorgée.

    Alors son corps se réchauffa d'un seul coup. L'eau devenait tiède en coulant dans sa gorge. Elle la sentait s'étendre dans ses veines jusqu'au bout de tous ses membres, dans ses organes, accélérer les battements de son cœur, calmer la faim dans son ventre, dissiper les douleurs, détendre ses muscles, nettoyer sa peau, lui redonner force. Puis en regardant ses mains, la fillette vit disparaître les quelques gouttelettes dans son épiderme et eu une vision. Sa peau se flétrissait et se tachait comme celle d'une vieille femme sur le dessus de ses paumes puis soudain redevenait lisse et claire comme celle d'un petit enfant. L'évidence encore se dessinait en pensées suggestives. Ce qu'évoquaient toutes ces sensations était clair. Elle avait bu une eau sacrée. Une eau rare et précieuse. Un élixir de vie. Une source divine.

    Elle remerciait soudain le destin, la Vie, de l'avoir menée ici, même si elle se demandait toujours ce qu'elle faisait là tout en se sentant légitime d'avoir pénétré dans ce sanctuaire.

    Lung poussa un grognement tout en reculant. Naïta le vit s'éloigner et se dit qu'il était sans doute temps de partir. Mais elle se ravisa un instant et revint vers la grande vasque minérale, ouvrit sa petite gourde et la plongea dans l'eau scintillante.

    Elle ne prit pas le temps de la remplir complètement et se pressa de rejoindre Lung. Rebouchant sa petite calebasse, la fillette traversa le mur de brume et une fois de l'autre côté se retourna pour retirer son médaillon de cinabre qui semblait flotter dans le vide. Elle y agrippa ses ongles pour le débloquer de son empreinte. L'épais brouillard redevint instantanément de glace. Le pendentif dans sa main, Naïta frappa de l'autre cet immense miroir de gel. Il était aussi dur que la roche.

    L'enfant prit alors conscience qu'elle détenait la clé de ce lieu. Etait-elle unique ? Peut-être pas... Mais elle en avait une. Et il ne fallait pas que n'importe qui puisse arriver ici.

    Elle regarda son frère qui était déjà au bord du vide. Elle senti son envie de s'envoler aussi forte que la sienne. Elle remit son médaillon autour de son cou et grimpa sans hésiter sur le dos du jeune Arcane. Elle se sentait si bien. Tellement mieux. Sa faim s'était évanouie, son chagrin avec.

    Elle n'avait plus peur et désormais, si tous deux pouvaient voler, le monde leur appartenait.

    Elle entonna une douce note alors que Lung écartait ses ailes. Ils prirent leur envol et Naïta lança un dernier regard derrière elle, inquiète de savoir comment elle pourrait retrouver le chemin à travers les cieux pour regagner cette source miraculeuse. Mais Lung gronda doucement dans sa gueule. Il connaissait le parcours le long des nuages et sous les étoiles. Il savait comment revenir. Ce n'était pas une affaire de mémoire, mais d'instinct. Et aujourd'hui, il avait fait pareil.

    Les doutes de la fillette disparurent et ils rentrèrent chez eux.

     

    Dès le lendemain, Naïta avait pris son arc et son carquois de flèches et ils étaient enfin partis en chasse.

    La première et la seule prise du jour était un jeune tahr, cousin du bharal. La fillette avait décidé de le ramener sur le dos de Lung car il n'avait pas encore assez d'assurance pour le rapatrier au nid dans ses pattes griffues. La proie n'était pas trop lourde, et elle finissait de la nouer fermement à l'encolure de son frère, quand celui-ci avait tourné la tête vers un bosquet d'arbres en aval de l'endroit où ils se trouvaient.

    Naïta avait bandé son arc et encoché sa flèche, la pointant vers le bois. Plus rien ne bougeait. Ils ne pouvaient pas s'envoler ainsi sans savoir ce qui se cachait plus bas dans les frondaisons. Ils reculèrent tous les deux à l'abri d'un rocher et se tapirent sans bruit. Ils attendirent quelques minutes sans que rien ne se passe quand l'enfant entendit très nettement des pas approcher. Elle jeta un œil vers Lung avant de bondir hors de sa cachette, prête à tirer sur l'intrus.

    En découvrant son visage dans un cri guerrier, Naïta failli vaciller, écarquillant les yeux, la bouche entrouverte incapable de prononcer le moindre mot.

    Mais elle se ressaisi presque aussi vite gagnée par la colère. Une colère fulgurante qui l'aida à diriger de nouveau sa flèche vers celui qui se trouvait devant elle, une simple besace sur l'épaule et son bâton à la main.

    Le Chamàn lui faisait face, son regard dans le sien, impassible et silencieux.

     

    à suivre...

     

    L'héritage de l'Azur : Chapitre XX

    La source miraculeuse dans le domaine des Dieux derrière la barrière de glace, gardée par le serpent de plume

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


    votre commentaire