• L'héritage de l'Azur : Chapitre XV

     

    Lorsqu'un matin dans les montagnes les plus hautes de ce monde, la petite Naïta quitte la légendaire cité des nuages pour rencontrer son avenir à la pointe du Destin, elle voit venir beaucoup plus qu'une enfant comme elle aurait pu espérer. Mais est-ce le cadeau d'une vie, ou la pire des malédictions qui se présente à elle ce jour là?

        

    L'héritage de l'Azur ©

      

    Tout était clair, luminescent et empli d'une douceur juste fraîche. C'était comme un nuage de neige qui tombe de la branche sur le visage dans un éclat de rire. 

     Lentement la lumière entrait dans son esprit. Les paupières closes de Naïta s'entrouvraient sur des parois de glace aux reflets bleutés. C'était comme se retrouver au creux d'une grande vague figée par le froid, dans un espace scintillant et lissé par des milliers d’étoiles. C'était les entrailles de la montagne. Une caverne enchanteresse de roc et et de gel miroitant.

    Et d'eau... De l'eau que l'on entendait couler. Tomber goutte après goutte avec une infinie patience, dans une résonance millénaire.

    Le temps s'écoulait à ce rythme. Lent et apaisant. Suivant les courbes de la roche glacée, chaque seconde semblant une éternité entre chaque ruissellement.

    Une goutte, puis une autre, et un écho clair et limpide pour répondre à sa chute.

    Tout doucement, Naïta se redressa.

    Où était-elle ? D'où venait cette lumière si belle qui emplissait l'espace bleuté ? Sous quelle épaisseur de glace se trouvait-elle ensevelie ?

    Lorsqu'elle posa ses mains sur le sol pour se relever elle laissa échapper un cri de surprise. Debout dans la caverne elle regarda ses paumes. Plus aucune trace de blessure ni de sang ne subsistaient. Aucune douleur non plus.

    La lumière formait un halo de bien être autour de son corps qu'elle n'aurait su comprendre. Elle se sentait bien soudain. Légère et portée par un nouvel élan. Elle était vivante...

    Ou peut-être pas ! Son cœur se serra soudain. Oui. Après tout, sa blessure, la pointe du destin au milieu de la tempête de l'Azur, les cris, les tirs de Pàonà de Toräl et puis plus rien.

    Comment savoir si elle n'était pas morte ? Etait-ce là le passage vers l'autre monde ? Se trouvait-elle à la frontière des Ases ? Qu'y avait-il au delà ?

    L'eau qui semblait tomber de haut dans un bassin, se jouant des réverbérations contre la paroi rocheuse, était invisible. Naïta l’entendait mais ne la voyait pas.

    Ce qu'elle voyait en revanche c'était un immense pan de glace bleutée et veinée de blanc devant elle. La source du son venait de derrière. Curieuse elle s’approchât. Autour d'elle il n'y avait rien d'autre.

    Elle fut surprise de ne ressentir aucune sensation de froid en posant ses mains sur ce mur parfaitement lisse. Elle poussa dessus légèrement sans vraiment croire à son geste. A cet instant la lumière s’intensifia de l'autre côté du rempart de glace. La fillette recula. Rien ne se passait si ce n'est un petit dessin à peine perceptible dans le creux du mur que la lumière venait de révéler en passant au travers.

    Naïta se précipita pour mieux le voir mais sa forme, son détail lui échappaient déjà alors que la lumière disparaissait. Elle colla presque son visage près de la surface et poussa de nouveau sur le mur. Une seconde fois la lumière s'accentua et la fillette pu distinguer la forme cachée, ciselée dans la glace.

    Elle reconnu surprise la figure qui s'y profilait alors qu'un souffle chaud venait empourprer son visage.

    Instinctivement elle recula, portant la main à sa poitrine, tandis que sa paume la brûlait de nouveau et qu'une douleur sourde et froide envahissait son corps.

    Devant elle le mur se mettait à vibrer, trembler sous l'impulsion d'un grondement gigantesque. Naïta tomba à la renverse et la lumière disparut. Ses yeux s'étaient refermés.

     

    Elle ne tarda pas à les rouvrir au son d'un grognement terrifiant qui la poursuivait du cœur de son rêve à la réalité. Une réalité qu'elle n'aurait jamais souhaitée ni même imaginée. Ses yeux bleus, cernés de sang séché tiraillant ses paupières, s'ouvrirent sur ceux tout autant azurés de l'Arcane.

    La gueule monstrueuse à quelques pas de l'enfant, les ailes appuyées au sol sombre d'une caverne en rien semblable à celle de son premier réveil.

    Avant était le rêve, maintenant venait le cauchemar.

    A choisir, elle aurait préféré être morte !

    La bête se rapprocha et Naïta glissa en arrière sur son séant jusqu'à heurter une paroi près de laquelle gisait une vieille carcasse puante de ce qui avait du être un takin. Ecœurée, la fillette fut prise d'un haut le cœur et se recroquevilla dans le creux de la roche.

    Mais l'Azur restait face à elle, insistant, griffant le sol, approchant son museau au plus près. Alors c’était cela, se dit-elle. Elle allait servir de nourriture ? Elle allait rester cloîtrée dans ce garde manger jusqu’à ce que...

    Non ! C'était impossible. Elle était si minuscule. Et si elle avait dû servir de pitance à cette grosse bête, il l'aurait déjà gobée depuis bien longtemps.

    Au lieu de cela il l'avait amenée ici, dans son nid sans doute, l'avait veillée, réveillée, et maintenant que voulait-il ? Elle l'ignorait mais la manger sûrement pas.

    Naïta porta la main à son cou comme elle l'avait fait quelques minutes avant dans son rêve. Son sang se figea en même temps que son regard sur l'Azur qui la fixait toujours.

    Le médaillon... Elle ne l'avait plus. Elle remua, se secoua, fouilla les étoffes, passa sa main partout sous les couches de vêtements, se leva même et regarda autour d'elle. Rien. Où pouvait-il être ? Elle tentait de rassembler ses souvenirs lorsque la bête gronda de nouveau.

    La fillette leva vers elle un regard empli de désespoir et alors que l'Azur se penchait dangereusement vers elle, Naïta esquiva son approche et tenta de passer sur le côté mais le monstre lui coupa aussitôt la retraite d'un mouvement d'aile.

    Alors elle se mit à crier.

    « Laisse moi ! Laisse moi !! »

    Retournant se réfugier près de la carcasse du takin, elle se mit à pleurer, incapable de contrôler son angoisse. Qu'allait il lui faire ? Qu'allait-il se passer ? Instinctivement elle savait bien ce que désirait l'Arcane. Chaque fois qu'elle l'avait vu, elle était en possession du médaillon et c'était finalement la seule chose qui semblait attirer la bête.

    Maintenant qu'elle ne l'avait plus, qu'il était perdu, qu'allait-il lui arriver ? Sans le bijou de cinabre, elle n’était rien. Rien d'autre qu'une petite fille orgueilleuse qui avait joué avec le destin du Ciel et qui s'y était ouvert la main.

    Les grognements se faisaient plus insistants et l'Azur faisait tanguer sa tête cornue aux écailles de nuit bleutée devant elle, lui barrant la route. Combien de temps allait durer ce supplice ?

    N'ayant plus rien à perdre et alors que sa blessure à la main commençait à s'ouvrir de nouveau, Naïta avisa l'encolure à la carapace toujours couverte du sang du monstre. Elle repensa aux dernières paroles du maître des prières.

    « Ton sang... Ton sang pour le sien. Touches l’Arcane, mêles ta vie à la sienne et tu vivras ! »

    Quel sens donner à ces mots ? Le sang de l'Arcane pouvait-il la guérir ?

    Prise d'un courage désespéré, la fillette s'avança vers l'Azur, tendant sa main meurtrie vers le sang encore luisant qui couvrait son cou. Mais la bête recula et la força à faire de même. Naïta retomba sur le dos dans un cri de douleur. La colère la pris soudain alors qu'elle sentait de nouveau son cœur battre dans sa plaie ouverte.

    « Laisse moi te dis-je ! Cria-t-elle au monstre. « Je n'ai pas ce que tu cherche ! Je ne l'ai plus ! Alors fiches moi la paix, laisse moi partir ou bien mange moi, qu'on en finisse ! »

    L'Azur avait tourné son œil de glace sur elle comme pour mieux l'écouter mais lorsqu'il se remit à gronder, la fillette anéantie s’accroupit doucement comme pour le supplier. Et alors qu'il se redressait en battant des ailes, Naïta aperçu derrière lui le fond de la caverne. A une trentaine de pieds de là, se trouvait une petit cavité sombre assez grande apparemment pour qu'elle puisse s'y faufiler. Ce pouvait même être une sortie qui sait ? Rassemblant ses dernières forces et tandis que l'Arcane donnait de la voix contre le plafond de la caverne, la fillette se précipita sur le côté de la bête. Elle courut aussi vite qu'elle pouvait comme lorsqu'elle dévalait la montagne avec Yâo pour rentrer vers la cité. Elle glissa, roula et se remit sur pieds aussi vite que l'éclair alors que le monstre se retournait vers elle. Galopant à toute vitesse, Naïta sentait avec désespoir à quelle allure l'Azur la rattrapait. Il n'avait qu'un pas à faire quand il il lui en fallait cent ! Les larmes montèrent à ses yeux et alors qu'elle sentait faiblir ses petites jambes elle puisa en hurlant dans ses dernières ressources, poussée par le souffle menaçant du monstre près à se saisir d'elle. Elle plongea littéralement dans la cavité, juste assez grande pour elle et laissa de nouveau échapper un cri de terreur en rencognant ses jambes contre elle avant que l'Azur ne les attrape.

    « Vas-t-en ! » lâcha-t-elle instinctivement.

    Mais il resta longtemps devant l'entrée du goulot, comme le chat traque la souris dans son trou. Les bras de brume échappés de sa gueule, s'étirant à l'entrée de la cachette semblant tenter vainement d'en écarter les parois.

    Naïta hésitante, se mis à ramper de plus en plus loin dans cette bouche de roche humide, jusqu'à ne plus entendre les grondements qui hantaient ses rêves.

     ______________

     

    Sur la pointe du Destin, le maître des prières attendait. Assis en lotus, les Cóngs soigneusement rangés près de lui, il patientait depuis plusieurs jours.

    Depuis que L'Azur avait emporté Naïta dans sa gueule fumante, le vieil homme n'avait pas bougé. Il n'avait trouvé ni la force ni la raison de regagner la cité. Et d'ailleurs personne ne semblait s'être inquiété de son absence. Ce qui était une bonne chose finalement !

    En reprenant entre ses mains le bijou de cinabre, il avait été pris de remords et de doutes indéfinissables.

    Avait-il bien fait ? Avait-il vraiment su lire ? Avait-il réellement compris les paroles cachées des pierres de divination ?

    Cela importait peu désormais. Il était trop tard. Trop tard pour sauver l'enfant. Trop tard pour sauver sa mère. Trop tard pour son père. Trop tard pour eux tous, lui compris.

    Au fond de lui, le maître savait que Naïta vivait toujours. Mais sans le médaillon, quelles étaient ses chances ? Alors mû par ce sentiment qu'il pouvait y faire quelque chose, il s'était assis là, le bijou dans les mains jointes en prière et il avait attendu. De longues heures. Sous le vent, dans la nuit, soumis à la pluie, au froid et depuis ce nouveau matin, aux premiers flocons qui allaient bientôt plonger la cité dans l'hiver glacial. Les réserves étaient faites, on ne manquerait de rien cette année. Mais la cité resterait à jamais marquée par l'absence de la fille du chef des Changü ainsi que par sa terrible malédiction.

    Car Naïta avait beau n'être qu'une enfant, chacun, tout comme le chaman avait pu sentir tomber sur lui comme une pluie glacée, les mots qu'elle avait prononcés. Et ce sort, déjà oublié de tous, pèserait pourtant à jamais sur ceux qui avaient trahis la confiance d'une enfant. Le vieil homme en était convaincu.

    Alors dans un espoir sans doute absurde, il était resté là. Ne voyant rien d’autre à faire qu'attendre. N'importe quoi, un signe, un bruit.

    Il était là immobile, laissant passer un vol d'oiseaux, un petit troupeau de bharals ou encore quelques rongeurs en quête de dernières graines à remiser dans leur terrier pour l'hiver naissant.

    Il était là, imperturbable, figé comme une statue que la neige commençait à couvrir de sa poudre blanche, comme décidée à le faire disparaître au regard du monde.

    Les yeux fermés, le visage baissé dans un demi sommeil, les pensées du chaman tourbillonnaient depuis plusieurs jours. Plongé dans une transe qui le détachait du temps terrestre, affranchi de toute souffrance physique, le vieil homme appelait malgré lui et comme il le pouvait le dieu du Ciel.

    Il avait d'abord voulu ouvrir de nouveau une porte à l'aide des Cóngs mais l'une des pierres de prières avait été fêlée dans la confusion de ce soir maudit.

    Sa résistance et sa patience était sans faille mais il ne pouvait s'empêcher de douter malgré tout.

    Douter de lui même. Douter de ses dons, de ses visions. Il s'en voulait par dessus tout d'avoir perdu cette enfant si précieuse et de l'avoir à la fois trahie et déçue. Cette enfant qu'il aimait comme sa fille sans jamais le lui avoir montré, il la savait encore en vie. Mais dans quel état était-elle ? Que pensait-elle ? Que vivait-elle en ce moment ? Dans quel cauchemar l'avait-il envoyée ? Aurait-elle la force d'y survivre ? Toutes ces questions s’enchaînaient dans sont esprit torturé de remords lorsque le maître des prières entendit un bruit. Non pas un bruit, un souffle, un battement.

    Il ouvrit lentement les yeux sur ses mains posées, toujours nouées autour du médaillon, et il vit les lambeaux de brumes comme des serpentins vivants se mouvoir autour de lui, frôlant ses doigts crispés sur le bijou. Alors sans relever la tête immédiatement il détendit ses membres transis et parvint à ouvrir ses paumes pour dévoiler le cinabre ciselé à l'Azur.

    Un long grondement où ne pointait aucune menace se fit entendre. Le chaman releva la tête vers le dieu. Il voulait lui parler mais les mots refusaient de sortir. Voué trop longtemps au silence et les lèvres soudées par le froid le vieil homme ne vit que par la pensée des fragments d'images, de songes ou de réalité, il n'en savait rien. Mais en plongeant ses yeux dans l'oeil d'azur qui le fixait il fut certain que l'enfant était toujours de ce monde.

    Il tendit le médaillon à l'Arcane qui s'en saisi de sa langue pour l’emporter entre ses crocs comme il l'avait fait avec la fillette. Ce souvenir fit frissonner le vieil homme. Il regarda de nouveau la bête immense et compris soudain une chose. Une chose essentielle. Une vision, bien réelle cette fois. Une certitude qui lui arracha un sourire malgré lui.

    Il se leva alors que l'Azur reculait s'écartant de la pointe rocheuse. Le vieil homme s'appuya sur son bâton et resta silencieux devant le monstre cerné d'écharpes de fumée mouvantes autour de son corps. Il tourna son museau d'écailles orné de long poils d'argent vers le chaman et ouvrit la gueule dans un léger cri que le maître des prières ne lui connaissait pas.

    Un « Merci » sans doute ! Le vieil homme inclina la tête non sans inquiétude pour ce qui attendait Naïta. Lorsqu'il releva les yeux, l'Azur disparaissait dans le ciel gris chargé de neige, happé par la brume opaque, gagnant des sommets où, bien au-dessus des nuages, le soleil billait sûrement.

    Résigné, le chaman ramassa les Cóngs, secoua sa pèlerine et se retourna, avançant son bâton pour descendre du rocher lorsqu'il suspendit son geste. Au pied de la pointe du Destin, à l'orée des sapins déjà couverts d'une épaisse couche de neige poudrée, se tenait Toräl.

     

    à suivre... 

     

    L'héritage de l'Azur : Chapitre XV

     

     

     

     


     

     

      Le Bharal


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